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dimanche 30 décembre 2012

Kamal-ol-Molk : Le triptyque de l'âme

Le bassin du Palais de Saheb Qaraniyeh

Etonnant tableau, d'une beauté austère, mystérieuse et silencieuse.
Qu'il est triste de constater qu'aucune monographie n'existe dans une langue européenne sur celui qui fut un des plus grands peintres iraniens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, Muhammad Ghaffari, de son nom d'artiste Kamal ol-Molk (1846-1941). On peine à trouver sur Internet des informations fiables sur la vie de cet artiste comme sur ses œuvres. Il est impossible, par exemple, de dire avec certitude si le tableau ci-dessus reflète ou non la palette des couleurs de l’œuvre originale tant les versions que nous pouvons rencontrer sur la Toile sont différentes.
Quoi qu'il en soit, l’œuvre sous ses différents aspects dégage toujours son aura de mystère et de charme envoûtant. Elle nous intrigue, nous déconcerte, nous interpelle par le sentiment de perplexité que la représentation de cette salle déserte et austère, nimbée d'une lumière jaune blafarde tirant sur le vert, fait naître en nous. On s'interroge sur son intérêt, son sens, sur le dialogue intime que l'artiste a voulu nouer avec le spectateur à travers elle.
La composition, encadrée de chaque côté par des colonnes, resserre notre regard vers le centre du tableau puis le conduit par un corridor voûté jusqu'à la porte du fond. A en juger par la clarté que nous y apercevons, cette porte doit probablement s'ouvrir sur une cour ou un jardin. Le seul élément de décor que notre vue rencontre dans sa fuite en avant est le lanternon, éteint, suspendu du plafond au-dessus d'un bassin rempli d'eau, de couleur sombre. Un sentiment immense de solitude empreint de dignité et de silence émane de ce lieu.

Kamal al-Molk nous a laissé trois tableaux représentant des salles avec une fontaine en leur centre. Contrairement à Saheb Qaraniye, les deux autres nous sont montrées avec des parois murales recouvertes d'une décoration riche, opulente, fastueuse. Pour parvenir à déchiffrer la signification de ces toiles, nous devons nous tourner vers la symbolique de ces espaces dans l’architecture islamique.
Le plafond en forme d’arc symbolise la voûte céleste, le monde spirituel ou encore l’Univers. C’est le macrocosme manifestant par son immensité la Toute-Puissance de Dieu. Les ornements muraux composés d’entrelacs géométriques et d’arabesques en rinceaux se déployant et s’entrecroisant à l’infini de manière étourdissante, nous donnent à admirer sous une forme allégorique la richesse, la beauté, l’harmonie de la Création irriguée en un flot continu par la miséricorde et la grâce divines. Certaines interprétations voient également dans ces embellissements, une évocation stylisée du paradis promis aux vertueux par le Coran.
Le bassin, quant à lui, avec son miroir d’eau, signifie l’homme en tant que microcosme, celui en qui toute la création se trouve reflétée, résumée et sublimée.
A la lumière de cette symbolique architecturale, le sens de ces trois tableaux se dévoile à nous. A travers la nature des décorations projetées sur les parois ou leur absence, l'artiste nous brosse des fresques murales révélatrices d'une perception du monde définie selon les couleurs, les formes, les nuances et les contours d'une vie émotionnelle, psychique et spirituelle vécue dans les replis secrets de son âme. On pourrait s'avancer à dire que chacun de ces tableaux constitue des autoportraits de la vie spirituelle de l'artiste, une vision esthétique de ses émois et de ses états-d'âme où chaque touche chromatique nous offre la traduction visuelle d'une charge émotionnelle ressentie dans le déferlement des vagues d'émotions venant se briser contre les parois du coeur pour jaillir de la palette du peintre en gerbes de couleurs porteuses chacune de ses joies et de ses angoisses. Paul Gauguin écrivait à juste titre que "l’œuvre d'art, pour celui qui sait voir, est un miroir qui reflète l'âme de l'artiste."

Saheb Qaraniyeh avec ses murs dénudés nous renvoie le reflet d'un homme pour qui le macrocosme du monde aurait perdu son attrait, ses couleurs et son éclat pour devenir une morne plaine. L'artiste semble isolé, coupé du monde, embarqué dans une traversée du désert dont la fin lui paraît aussi lointaine que la faible lueur qu'il voit briller par la petite porte située à l'autre bout du corridor en forme de tunnel.
Les deux autres toiles, au contraire, avec leurs décorations somptueuses nous renvoient l'image d'un homme comblé et heureux. Le monde ressort paré de couleurs chatoyantes, riches, éclatantes. L'eau jaillit des fontaines telle une source de joie des tréfonds de l'âme, une lumière diurne fait étinceler la surface des eaux comme des miroirs. Tout respire la foi, l'espoir, le bonheur, le succès, le rire, l'optimisme. Le temps de Saheb Qaraniyeh semble loin et oublié. Un avenir radieux s'ouvre désormais devant le peintre. 


Bien avant l'arrivée des philosophes de la phénoménologie, les mystiques de Perse, dont l'influence se discerne dans certaines œuvres de Kamal-ol-Molk, nous avaient dévoilé dans leurs poèmes et apologues, la nature subjective du regard de l'homme. Le monde n'est qu'un amas de poussière, sans qualités ni défauts en lui-même. Ce n'est que la qualité du regard porté sur lui par l'homme qui le fait apparaître beau ou laid, éclatant ou terne, miraculeux ou naturel, sublime ou dérisoire. Si l'homme est à l'image du macrocosme, ce dernier est également le reflet de l'âme humaine qui l'investit en retour de ses attributs de couleurs, saveur, éclat, beauté, sens. 

Les mystiques, au premier plan desquels Rabia, Rumi ou Hafez, n'eurent de cesse de chanter l'amour pur et véridique comme la voie la plus efficace pour parvenir, non seulement à l'union divine, mais surtout à faire naître  au préalable dans le cœur cette allégresse spirituelle qui transfigure le regard et le rend apte à découvrir derrière les apparences du monde leur réalité essentielle : des épiphanies de la beauté et des qualités divines. L'amour, l'amant et l'aimé(e), les seules choses que ces trois éminents mystiques aient trouvé dignes d'être chantées et exaltées dans leur Diwan.

Parmi ces trois tableaux qui représentent une sorte de triptyque autobiographique des émois de l'âme à différentes époques de la vie de l'artiste, Saheb Qaraniyeh est considéré comme un chef-d'oeuvre du Maître. Probablement, à cause de l'émotion contenue, digne, recueillie qui se dégage de ce lieu à l'aspect monacal. On se demande quel événement particulier, quelle blessure secrète, quel drame privé a bien pu inspirer la composition de cette toile au peintre. Peut-être un chagrin d'amour, la perte d'un être cher, des doutes artistiques, des conflits au palais... On ne saurait le dire. Mais, on sait que la vie n'a pas épargné l'artiste en désillusions et revers du sort.
Kamal-ol-Molk éprouvait envers le poète Hafez une grande admiration.  Le Diwan du poète n'a pas dû manquer d'inspirer le peintre. Peut-être même que Saheb Qaraniyeh a été inspiré par les vers suivants :

Comment la rose peut-elle être belle sans les joues de l'aimée ?
...Une peinture même parfaite est terne quand elle n'est pas le modèle.
Sans les gestes de l'amour, Dieu que le jardin, les roses et le vin sont tristes !
A défaut de les avoir écrits, Kamal-ol-Molk semble vouloir nous transmettre à travers son tableau, sous une forme visuelle, le même message que le poète de Chiraz : celui d'une âme perdue dans le désert aride du monde en l'absence de l'amour.
Salle du palais de Soltanabad, 1882 (?)
 

dimanche 28 octobre 2012

Kamal ol-Molk : les miroirs aux alouettes

La Galerie des Miroirs


Regardez bien ce tableau. Oui, regardez-le bien.
Je crois qu'on a rarement réussi à évoquer avec plus de force la solitude du pouvoir ou tout simplement la solitude d'un homme que dans ce tableau du grand peintre iranien Mohammad Ghaffari, de son nom d'artiste Kamal ol-Molk (m. en 1941).
On distingue vaguement au loin la figure du souverain d'Iran, Nasseredine Shah, minuscule, perdue au milieu de cette immense Galerie des Miroirs, totalement déserte, de son palais du Golestan (la Roseraie). L'artiste nous décrit avec une minutie et une maîtrise technique confondante, les dorures, les tapis précieux, les rideaux en mousseline, les lustres gigantesques, l'alignement des fauteuils vides et surtout ces innombrables miroirs dont les murs et les plafonds sont tapissés et qui amplifient le luxe - on serait tenté de dire le clinquant - de ce décor somptueux en le réfléchissant et en le multipliant à l'infini. Une merveilleurse lumière aux teintes dorée et rose baigne l'atmosphère. Même le soleil, entrant à grands flots par les immenses fenêtres, semble s'est mis de la partie pour conférer à cette Galerie des Miroirs un éclat encore plus somptueux.
Pourtant, le Shah, semble indifférent à tout ce faste. Il lui tourne même le dos. Assis dans un fauteuil, immobile,  perdu dans ses pensées, il regarde à l'extérieur par les baies vitrées. On aperçoit, entre les rideaux, la nature que l'on devine belle en ce beau jour ensoleillé et qui est réduite ici à sa portion congrue. A quoi pense le roi ? A quoi rêve t-il ? Depuis combien de temps est-il là ? Il semble plus triste que heureux, en tout cas profondément seul. Une mélancolie poignante se dégage de cette silhouette assise telle une ombre.

Pauvre Naseredine Shah ! Lui qui a fait bâtir cette Galerie des Miroirs à sa gloire pour épater le tout Téhéran et les ambassadeurs du monde entier. Lui qui, lors d'une visite à l'école d'art de Téhéran a tenu à rencontrer Mohamed Ghaffari, ce jeune prodige qui peint à la manière occidentale. Il a été tellement impressionné par le jeune artiste qu'il l'a invité à venir s'installer à sa cour, en a fait son peintre officiel et l'a même élevé à la dignité de chef des peintres de son palais. Le brave souverain ne devait certainement pas se douter que son protégé le représenterait ainsi telle une esquisse fantomatique à peine reconnaissable dans cette salle qu'il a faite édifier. Il devait sûrement s'attendre à être croqué le torse bombé, le regard conquérant, les pointes de sa moustache fièrement dressées avec en fond de toile sa Galerie des Miroirs étincelant de mille reflets miroitants. Comment a t-il perçu le tableau ? Quels commentaires en a t-il faits ? A t-il senti l'ironie, le regard acerbe du peintre derrière ses coups de pinceaux ?
L'artiste, bien que s'étant vu décerner par le souverain le titre pompeux de Kamal ol-Molk (la Perfection du Royaume) est un génie bien trop grand, libre et profond pour se laisser enfermer dans la flagornerie. Ce qu'il veut peindre avant tout, ce sont les remous de l'âme humaine, la vie secrète des coeurs, le sens derrière les apparences, les silences qui en disent long.
La force de ce tableau réside dans la possibilité que le peintre iranien a accordé à tout individu de s'identifier au sort du roi de Perse. Celui-ci, tournant le dos à son univers familier, à son apparat et à son opulence, laisse son regard se perdre dans le lointain, en dehors des murs de son palais, comme un homme qui aspire à la liberté, à l'évasion, à changer de vie, pour devenir peut-être un citoyen ordinaire ou un anachorète vivant sans souci du lendemain et tirant sa maigre pitance de la générosité des âmes charitables. Vu sous cet angle, le faste de la Galerie des Miroirs se révèle alors à nous dans toute sa signification véritable. La salle n'a de merveilleux que son apparence, sa surface. La réalité est que c'est une prison dorée dont les barreaux sont constitués de devoirs, de responsabilités, de mondanités, d'étiquette qui maintiennent le souverain sous bonne garde et lui rendent toute tentative d'évasion impossible.
Comme on est en terre perse, le soufisme et le derviche ne sont jamais bien loin. Kamal ol-Molk affirmait "qu'aucune grande oeuvre n'est possible sans grande pensée." Au vu de ce qui l'on vient de dire plus haut, on peut vraisemblablement interpréter ce tableau comme une illustration de ce leitmotiv inlassablement rappelé par les soufis qui voyaient dans la vie de ce monde avec son quotidien routinier et ses innombrables tentations, plus séduisantes les unes que les autres et aussi nombreuses que les gouttes dans l'océan ou que les images reflétées à l'infini dans des miroirs, des chimères qui retiennent l'âme humaine prisonnière dans un écheveau inextricable d'illusions où tout n'est que plaisirs trompeurs, vanité et poursuite de vent.
A travers la silhouette pathétique du Shah tournant le dos aux éclats scintillants des miroirs et à leurs images insaisissables pour porter son regard vers la campagne lumineuse, c'est l'émouvante condition d'une âme prise dans des rets, en proie à la mélancolie, et se languissant pour sa patrie spirituelle que le grand peintre persan nous donne à voir avec cette oeuvre. C'est par cette dimension ontologique que ce tableau se hisse au rang de chef-d'oeuvre de la peinture iranienne, pour ne pas dire mondiale.


Kamal ol-Molk

La Galerie des miroirs, Palais de Golestan, Téhéran


Galerie des Miroirs, Palais du Golestan, Téhéran