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vendredi 21 juin 2013

La "saveur" des miniatures persanes

Combat de lutteurs, début XVIIe siècle, Ispahan ou Baghbad (Ouzbékistan)


"Etant donné que la peinture iranienne ne connaît pratiquement pas de rivale dans le monde pour la pureté et l'intensité de ses couleurs, les apprentis devaient aussi découvrir les propriétés de chaque teinte, à la fois prise à part et en conjonction avec les autres ; en effet, dans les miniatures iraniennes, la palette ne se borne pas à former un "accord" visuel comme un bouquet de notes de musique : elle peut être "savourée" par fragments. Le plaisir est grand, par exemple, de regarder une miniature rien que pour le dessin des bleus, des rouges et des blancs tout seuls."

Source : Peinture iranienne, S. C. Welch, Chêne


samedi 15 juin 2013

La calotte rouge du chiisme

Le vizir Buzurghmihr initiant le roi Khusraw aux échecs, manuscrit du Shah Name de Shah Tahmasp, XVIe siècle


Dans nombre de miniatures, nous voyons des personnages portant d'élégants turbans fichés d'un bâton rouge ou noir. Ce couvre-chef devint à la mode à l'époque de Shah Tahmasp. Il indique l'appartenance de l'individu au chiisme, ce courant de l'Islam qui considère que le Prophète a désigné Ali comme son successeur à la tête de la communauté musulmane. La symbolique des couleurs rouge ou noire, renvoie au martyr de l'Imam Hussain qui fut massacré avec ses compagnons à Kerbala en 680 par les troupes omeyyades du calife al-Yazid. Ce n'est qu'avec l'accession en 1501 de Shah Ismaël sur le trône d'Iran que le chiisme deviendra la religion officielle de l'Etat. Le nouveau souverain, par une politique de prosélytisme violent, parviendra à faire basculer les persans, majoritairement sunnites jusqu'à là, du côté chiite. Suivant l'exemple de Shah Ismaël, de nombreux artistes, tel le grand Behzad, se convertiront au chiisme.

Khosrow et Shirin dans un jardin, XVIe siècle

samedi 23 mars 2013

Orhan Pamuk : Mon nom est Rouge




4e de couverture :

Istanbul, en cet hiver 1591, est sous la neige. Mais un cadavre, le crâne fracassé, nous parle depuis le puits où il a été jeté. Il connaît son assassin, de même que les raisons du meurtre dont il a été victime : un complot contre l'Empire ottoman, sa culture, ses traditions et sa peinture. Car les miniaturistes de l'atelier du Sultan, dont il faisait partie, sont chargés d'illustrer un livre à la manière italienne...
Mon nom est Rouge, roman polyphonique et foisonnant, nous plonge dans l'univers fascinant de l'Empire ottoman de la fin du XVIe siècle, et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page par un extraordinaire suspense. Une subtile réflexion sur la confrontation entre Occident et Orient sous-tend cette trame policière, elle-même doublée d'une intrigue amoureuse, dans un récit parfaitement maîtrisé. Un roman d'une force et d'une qualité rares.

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Mon nom est Rouge est un beau roman, au charme envoûtant, qui nous plonge au coeur d'une intrigue policière dont l'action se situe dans le milieu des miniaturistes à l'époque ottomane. On reste stupéfait devant l'érudition d'Orhan Pamuk et son interprétation pénétrante des usages, des codes et des conventions régissant l'art de la miniature. Le livre est parsemé d'histoires belles ou cruelles, à l'atmosphère orientale et merveilleuse. Chacune d'elles nous dévoile les subtilités de la peinture iranienne et nous aide à mieux comprendre, apprécier et aimer cet art aux couleurs lumineuses.

mercredi 9 janvier 2013

Abd al-Samad : le Calame délicat



Un prince visite un ermite, Abd al-Samad, fin XVIe siècle, Inde moghole


Parcours admirable que celui d'Abd al-Samad qui après avoir exercé ses talents d’artiste-peintre à la cour du séfévide Shah Tahmasp à Tabriz les mit au service des souverains de l'Inde, Humayoun et Akbar, pour briguer ensuite les plus hautes fonctions dans l’administration moghole.
Il naquit à Chiraz, la patrie du poète Hafez, vers 1510. On ne sait rien de son enfance, ni de sa jeunesse. Il aurait intégré relativement jeune l’atelier de Shah Tahmasp (r. 1524-76) en débutant en tant que calligraphe. D'illustres miniaturistes, tels Behzad ou Soltan Mohammad, y exerçaient alors leurs talents en réalisant les plus splendides peintures du Shah Name ou du Khamseh de Nezami que l'on n'ait jamais conçus dans l'histoire. C'est en compagnie de ces artistes exceptionnels que Abd al-Samad se formera aux arts du livre.
C’est également à la cour séfévide que le peintre va se lier avec Humayoun qui s’y était réfugié après avoir été chassé de Delhi par le prince afghan Sher Shah. Le Moghol, grand amateur d'art, tirera parti de son exil pour s'attacher les services de quelques uns des plus éminents miniaturistes persans dont Mir Sayyid Ali. Les deux artistes vont suivre le monarque à Kaboul, où il avait installé sa cour provisoire, puis à Delhi après la reconquête de son trône perdu. Un an après son arrivée en Inde Humayoun décédera d'une chute accidentelle dans sa bibliothèque et sera succédé par son fils Akbar, encore adolescent.
Akbar fut sans conteste le souverain le plus prestigieux, brillant et énergique de toute la dynastie moghole. Bien que guerrier redoutable, il fut toute sa vie assoiffé de connaissances, se passionnant pour les sciences religieuses et les arts. Il élèvera Abd al-Samad, ou sans doute l'avait-il déjà été par son père, au rang de tuteur personnel en dessin et peinture, et lui décernera le titre honorifique de Shirin Qalam ou Calame délicat, en raison de sa palette de couleurs tout en nuances. Il lui confiera, ainsi qu'à Mir Sayyid Ali, la direction des ateliers royaux avec pour mission la réalisation d'un livre monumental relatant les exploits héroïques et légendaires de Hamza, l'oncle du Prophète. La composition de cet ouvrage s'étalera sur une quinzaine d'année. Il comprendra quelque quatorze volumes, chacun illustré par au moins une centaine de peintures, toutes d'un format exceptionnel (environ 75 X 60 cm) et exécutées sur des morceaux de tissus collés sur du papier cartonné portant au dos le récit des scènes s'y rapportant. Pour mener à bien l'exécution de ce Hamza Nama, les deux directeurs vont recruter des peintres et artisans à travers toute l'Inde. L'apport de ces artistes régionaux, appuyé sur le substrat persan et combiné avec les influences européennes emmenées par les portugais, conduiront à la naissance d'un art pictural typiquement moghol avec une identité visuelle reconnaissable au premier coup d'oeil. Mir Sayyid Ali démissionnera de son poste pour partir en pèlerinage laissant Abd al-Samad seul à la tête du projet. Le peintre s'acquittera de sa mission avec un professionnalisme remarquable qui démontrera ses capacités d'organisateur et de gestionnaire. A l'issue de sa mission, Akbar le nommera à la tête de l'administration de la Monnaie puis plus tard lui confiera le gouvernement de la ville de Multan. En dépit de ces nominations administratives, Abd al-Samad continuera toute sa vie à exercer son art de peintre. Même à l'âge canonique de quatre-vingt-cinq ans, il sera encore en mesure de donner une leçon de peinture et de vie émouvantes à son fils en réalisant  pour son anniversaire une miniature reprenant une œuvre célèbre de Behzad. Il collaborera activement à la composition d'un autre manuscrit d'envergure consignant la vie et le règne du souverain, l’Akbar Nama. L'artiste s'éteindra durant les dernières années du XVIe siècle, quasiment centenaire.
Abd al-Samad a joué un rôle fondamental dans l'émergence,  la construction et la définition d’un art du livre qui soit le reflet de cet esprit tolérant, syncrétiste, ouvert que les Moghols au cours de leur règne manifestèrent envers toutes les communautés confessionnelles au sein de l'empire.  On lui doit également la formation, au sein de l'atelier royal, d’un certain nombre d'artistes, tel Basawan, qui porteront l'art de la miniature à son sommet en Inde.

lundi 7 janvier 2013

Minium - Minimum - Miniature

Le minium


Le terme "miniature" se réfère de nos jours à une peinture de petite dimension. 
Pourtant, il faut savoir qu'à l'origine, le mot "miniature" provient de "minium" qui désignait une couleur rouge obtenue à partir tétroxyde de plomb que les enlumineurs utilisaient au Moyen-Âge pour tracer dans les manuscrits l'esquisse des premières lettres en majuscules, les lettrines, avant de les ornementer.
Ensuite, un rapprochement que l'on identifie mal s'est opéré, d'une manière abusive, entre le mot "minium" (rouge) et "minimum" (petit) pour arriver à désigner toutes les images peintes de petite taille.
On comprend à la lumière de cette étymologie en lien avec la couleur rouge que l'écrivain turc, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, ait intitulé son livre qui se déroule dans les milieux de l'art du livre et des miniaturistes à Istanbul : "Mon nom est Rouge".

vendredi 4 janvier 2013

La palette des miniatures

Fête de Sadeh, miniature de Sultan Muhammad, début XVIe siècle, Tabriz


Quelle débâuche de couleurs ! Quelles profusions de teintes, de nuances, de coloris ! Les couleurs jaillissent comme des jets d'eau d'une fontaine et éclaboussent de leurs teintes chatoyantes toute la composition en faisant d'elle une véritable fête pour les yeux. Un élan résurrectionnel semble s'être emparé de la nature qui revêtue de ses plus beaux apparats printaniers s'élève irrésistiblement à la conquête du ciel en brisant même au passage le cadre de l'image. Mais d'ailleurs, n'est-on pas déjà au paradis ? Et, est-ce que ce ne sont pas des élus de ce séjour divin que nous voyons là, assis sur des parterres verdoyants, au milieu d'arbres fleuris, parés de leurs plus somptueux vêtements, savourant des mets raffinés et jouissant de la félicité éternelle ? Hommes, animaux, nature semblent s'être fondus dans une harmonie universelle, participer d'une même entité organique, celle subtile du monde de la beauté éternelle. Qui pourrait affirmer que cette miniature, par la fraîcheur de ses couleurs, a été réalisée voilà cinq cents ans de cela ? Et pourtant ! Elle a bien été exécutée à la cour de Shah Tahmasp à Tabriz, au début du XVIe siècle, par l'un des plus brillants élèves de Behzad, Sultan Muhammad, pour illustrer le Shah Name de Ferdousi ordonné par le souverain. Toutes les couleurs ont conservé, comme au premier jour, leur éclat, pureté, finesse, raffinement. On en reste ébloui. On comprend que l'orientaliste Stuart Cary Welch ait proclamé sans détours : "La peinture iranienne ne connaît pratiquement pas de rivale dans le monde pour la pureté et l'intensité des couleurs."

Fête de Sadeh, Détail
Approchons-nous davantage de cette peinture. Prenons même une loupe et observons un détail au hasard. Par exemple, cette biche et la paroi rocheuse aux couleurs étonnantes et poétiques située derrière elle. Qu'observons-nous ? L'animal, gracieux et délicat, est représenté avec un réalisme saisissant. Les rochers, quant à eux, semblent animés d'une vie foisonnante ! Ils grouillent de formes humaines, animales, de créatures étranges, de masques grotesques, ricanants, monstrueux. Nous distinguons même avec netteté un personnage, d'aspect plutôt disgracieux, de couleur sombre, peut-être une sorte de faune ou de génie des lieux, portant dans ses bras une étrange bête.
Et, on constate, gêné, que l'on se hasarde généralement un peu vite en affirmant que la miniature se caractérise par de grands aplats de couleurs vives et franches. Ici, on remarque distinctement les modelés, façonnés uniquement à partir de nuances et de dégradés réalisés à l'aide de pinceaux extrêmement fins par d'infinies touches délicates. On peut facilement dénombrer au moins une dizaine de tons différents dans les bleus, les mauves ainsi que dans toutes les autres couleurs. On ne peut que rester admiratif en songeant au travail extrêmement minutieux, méticuleux, pointilleux que devait exiger l'élaboration de tels paysages raffinés et merveilleux. Pas étonnant que de nombreux peintres terminaient leur vie quasiment aveugles, les yeux usés par les longues années passées à peaufiner les détails les plus ténus. La réalisation d'une miniature pouvait s'étendre sans difficultés sur de longs mois et sollicitait le concours de nombreux intervenants, des apprentis au maître-d'oeuvre en passant par les fabricants de fournitures (encre, papier, calames...), les dessinateurs, les calligraphes, les peintres...

Fête de Sadeh, Détail
Si l'on connaît les substances de base utilisées dans la fabrication des couleurs, en revanche, les mille et une recettes qui présidaient à leurs préparations nous sont inconnues. Leur élaboration devait relever d'un véritable travail d'alchimiste, complexe, délicat, long, secret et surtout coûteux. En effet, c'étaient essentiellement des pierres et des métaux précieux, parfois importées de contrées lointaines, qui formaient la matière première des couleurs. Ce sont eux qui confèrent cet éclat gemmé, pur, brillant et lumineux aux teintes tout en les prémunissant contre les indélicatesses du temps. La miniature s'apparente à de la joaillerie, à l'orfèvrerie, à la bijouterie. Elle fut essentiellement un art de la cour soutenue par la générosité de riches mécènes selon leurs penchants plus ou moins prononcés pour l'art ou de leurs priorités.

Les nuances dans les couleurs étaient obtenues par trois techniques différentes : en peignant sur une surface par couches successives jusqu'à obtenir la teinte souhaitée, en modifiant la teneur du liant servant à fixer les couleurs, et enfin, en mélangeant plusieurs pigments entre eux ou en y ajoutant d'autres ingrédients comme le jaune d’œuf ou la gomme arabique. 
Pour l'essentiel, les principales couleurs de base utilisées dans les miniatures étaient :

L'or : appliqué sur la page en fines lamelles par un enlumineur. Il pouvait être mélangé à du cuivre pour obtenir une teinte plus ou moins chaude.
L'argent, appliqué, pareillement que l'or, en fines lamelles. Il était essentiellement utilisé pour représenter les parties liquides de la composition : eaux des fontaines, rivières, sources, mais aussi lune, étoiles. Avec le temps, l'oxydation de ce métal a entraîné un noircissement des éléments iconographiques. La rivière dans laquelle Shirin se baigne est, à présent, devenue une trainée obscure.
Le noir était obtenu à partir des poussières carbonisées du bois ou de noix broyées
Le blanc était fabriqué avec de la céruse de plomb ou d'étain 
Le rouge provenait le plus souvent du cinabre ou sulfure de mercure
Le bleu à partir du lapis-lazuli (lâdjward), appelé aussi pierre de Salomon. Il était extrait des gisements du Badakshan (est de l'Afghanistan).
Le jaune de l'orpiment ou sulfure d'arsenic
Le vert était fabriqué à partir de la malachite ou encore du vert-de-gris. Pour éviter les attaques acides du vert-de-gris sur le papier, il était mélangé au safran. Le vert était également obtenu en combinant l'orpiment avec l'indigo.

Les liants qui servaient à fixer les couleurs étaient fabriqués à partir de la gomme d'arabique, on utilisait également le jaune d’œuf.

Céruse de plomb

Roche de cinabre

Lapis-lazuli
Orpiment
Malachite
Vert-de-gris
Gomme arabique, issue de la résine d'acacia

lundi 31 décembre 2012

Behzad : Fugit Irreparabile Tempus

Combat de dromadaires, Behzad, début XVIe siècle, Tabriz

Cette miniature de Behzad montrant un combat de dromadaires nous propose, aussi surprenant que cela paraisse, une réflexion sur le temps qui passe et qui s'écoule inexorablement. Les deux dromadaires affrontés, aux cous emmêlés étroitement, situés au centre de la composition, symbolisent par leur couleur, l'un noir, l'autre blanc, l'alternance du jour et de la nuit. Imagerie que l'on pense inspirée de versets coraniques tel celui-ci : "N'as-tu pas vu que Dieu fait pénétrer la nuit dans le jour et qu'il fait pénétrer le jour dans la nuit." (Coran, XXXI, 29). Dans d'autres miniatures le temps se trouve également représenté par des animaux, tel le rat, mais toujours de couleurs opposées afin de signifier la course indissociable du jour et de la nuit.
S'il est besoin d'une preuve supplémentaire pour les sceptiques à l'allusion au temps dans cette miniature, il suffit de regarder cette scène burlesque sur le coin supérieur gauche d'un vénérable vieillard tenant dans ses mains, de manière tout à fait incongrue, une quenouille dont il a quasiment fini de la dévider de son fil. Est-ce que l'allégorie au temps ne devient pas plus évidente à présent ? Le fuseau représente la rotation de la terre et le fil, l'écoulement inexorable du temps. Un chamelier, placé à côté de chaque animal, tente vainement de faire plier les genoux de sa bête pour la faire s'asseoir. Peine perdue. Comme s'il était possible d'arrêter ou d'immobiliser, ne serait-ce qu'un instant, Chronos et ses cavales effrénées blanche et noire.
Behzad aurait réalisé cette miniature quasiment à la fin de sa vie, à soixante-dix ans, comme le nous renseigne la calligraphie dans la cartouche. Sa vue avait considérablement décliné, sans doute usée par les heures incalculables passées tout au long de sa vie sur les miniatures à peaufiner les innombrables détails d'une minutie extrême. Il est même plus que probable qu'il n'ait fait que superviser la réalisation de cette miniature au sein de l'atelier royal dont il avait été nommé Maître d'oeuvre. On se demande s'il ne se serait pas représenté dans le brave vieillard armé d'une quenouille comme un clin d'oeil émouvant à sa propre situation d'homme qui se sait arrivé quasiment au terme de son voyage sur terre ? Très probablement. On connaît Behzad coutumier d'un regard toujours empreint de tendresse envers les humains embarqués à bord du navire de la vie et voguant sur des flots incertains et capricieux.


Combat de dromadaires, Abdus-Samad, fin XVIe siècle, Inde

Faisons un petit bond dans l'espace et le temps pour nous retrouver quelques générations plus tard à la cour des grands moghols (déformation de mongols) de l'Inde. La miniature ci-dessus a été réalisée par un grand miniaturiste du nom d'Abdus-Samad qui a, un beau jour, quitté sa Perse natale pour mettre son talent au service des souverains de l'Inde. Comme vous pouvez le constater, il a repris la miniature du grand Maître Behzad. Mais sa peinture nous touche particulièrement pour la dédicace en persan versifié qu'il a insérée dans les cartouches supérieures de son oeuvre et qu'il adresse affectueusement à son fils. En la lisant, on apprend avec émotion que l'artiste est dans sa quatre-vingt-cinquième année, qu'il vient d'exécuter cette miniature uniquement de mémoire, d'après un original de Behzad qu'il a vu il y a très longtemps. Il l'offre en cadeau à son fils afin que celui-ci prenne enseignement sur ce qu'il est encore possible de réaliser à un âge aussi avancé !
Quelle belle leçon de vie pour tous que celle adressée par le Maître Abdus-Samad à son fils, à travers une oeuvre d'art réalisée avec amour et une dédicace touchante. 
Puisse cette miniature nous accompagner, nous éclairer et nous guider tout au long de la nouvelle année qui approche à grands pas.

lundi 24 décembre 2012

Gentile Bellini : Le Peintre Turc et ses déclinaisons en miniatures

Peintre turc, Gentile Bellini, 1480

Le vénitien

Gentile Bellini, peintre vénitien, mort vers 1507, devint célèbre pour ses portraits de personnalités croquées de profil et se découpant sur des fonds sombres ou sur les eaux vertes du Grand Canal de Venise. Sa renommée s’étendit jusqu’en Orient. Le Sultan ottoman Mehmet II, le conquérant de Constantinople, l’invita en 1480 dans sa capitale pour réaliser son portrait. Le vénitien y séjournera deux ans. Un de ses tableaux, le Peintre turc, émerveillera les artistes de l’Islam qui le réinterpréteront en livrant leur propre version du modèle. Parmi les deux variantes que nous connaissons, l’une semble être de Behzad en personne et aurait donc été réalisée dans le monde persan, l'autre d'un peintre anonyme moghol.

Dans son tableau, Gentile Bellini nous montre un peintre turc dans l’exercice de son art. Il est assis à même le sol et commence à tracer une esquisse à l’aide d’un calame (qalam-e nay), cet instrument du trait, fabriqué à partir d’un roseau, dont la pointe était biseautée et fendue. Il a posé sa tablette en appui sur ses genoux qu’il tient légèrement relevés afin d’avoir la planche correctement inclinée. Il se sert de son bras gauche pour assurer sa stabilité dans son giron. Calme, concentré, le regard fixe, l’artiste trempe sa plume à intervalles régulières dans les différents pots disposés autour de lui sur la natte. Il délaisse parfois son calame au profit d’un pinceau plus ou moins épais, piqué de poils d’écureuil, (qalam-e moû), lorsqu’il veut insuffler les couleurs de la vie aux formes qu’il vient de créer.
Notre peintre turc porte à l’oreille droite un anneau qui indique son statut d’esclave envers le Sultan. Vu son teint et sa physionomie, il doit probablement être originaire des régions balkaniques. C’est dans ces provinces chrétiennes que l’empire ottoman pratiquait le devchirme, ce dispositif qui permettait aux délégués du pouvoir central d’enlever des enfants à leurs familles pour les envoyer à Istanbul. Ces enfants étaient ensuite placés dans les meilleures écoles d’Istanbul où on les préparait à devenir l’élite de la nation, mais une élite vouée corps et âme au Sultan. En fonction des compétences développées par chacun et du cursus suivi, les jeunes diplômés intégraient les différents services de l’Etat pour briguer les plus hauts postes dans l’administration, l’armée ou même dans les ateliers d’art du souverain.
Gentile Bellini a revêtu notre peintre d’un magnifique caftan brodé de motifs typiquement ottomans en forme d’arabesques floraux. Néanmoins, la palette demeure plutôt sombre avec ce turban, cette ceinture en tissu ou ces manches peints dans des tons atténués. Un artiste ottoman a jugé utile d'introduire un petit bouquet de fleurs sur la gauche du personnage, soit pour égayer l'ensemble soit pour combler un vide qu'il jugeait trop important sur ce côté du tableau.
Sur le côté droit, une belle calligraphie arabe dans un style développé dans le monde iranien à la fin du XVe siècle, nous renseigne que le tableau a dû quitter Istanbul très tôt après sa réalisation pour voyager à travers le monde islamique, sans doute dans le cadre d'échanges diplomatiques, et parvenir à Tabriz ou Hérat, lieu de résidence de Behzad en cette fin du siècle. L'inscription formule une attribution de l'oeuvre à un artiste au nom énigmatique mais en tout cas bien identifié comme étranger à l'Islam : « Oeuvre d’Ibn Muezzin [fils de muezzin] qui est l’un des maîtres célèbres des Francs. » Est-ce que le peintre vénitien aurait porté un nom d’emprunt lors de son séjour à Istanbul pour être ainsi désigné dans la signature ? Ou bien le nom résulte t-il d’une déformation linguistique ? Difficile à dire.


Le peintre turc, Behzad (?), 1482

Le persan

Il semblerait que le portrait ci-dessus, déclinaison du tableau de Bellini, serait de Behzad lui-même. C’est en tout cas à lui que le monde musulman attribue l’œuvre et un calligraphe ne s’est pas gêné pour ajouter dans un médaillon situé en bas en gauche la mention : « Peinture réalisée par le serviteur [de Dieu] Behzad ».
Rejoignant Bellini sur nombre de points, l’artiste musulman a pourtant réussi à prendre suffisamment de distance par rapport au vénitien pour imprimer à son œuvre une identité visuelle ancrée dans la tradition picturale islamique.
Si l’on pouvait avoir un doute sur la véritable nature du personnage représenté par Bellini – scribe ? peintre ? calligraphe ? – désormais le doute n’est plus permis, c’est bien un peintre que nous avons en face de nous. Il tient une miniature à la main, presque achevée, d’un échanson ou d’un jeune homme se versant une coupe de vin, image récurrente dans l’art persan. Au niveau pictural, les tons sombres de Bellini ont cédé la place à des couleurs chatoyantes, lumineuses, franches. Les motifs du caftan se sont estompés au profit de larges aplats de lapis-lazuli d’un bleu profond mariés à un vert écarlate des manches de la chemise. La ceinture en tissu est désormais cousu de fils aux teintes multicolores et vives. Le turban quant à lui, parcouru de douces lignes élégantes, éblouit par sa blancheur. Etrangement, un anneau pend toujours à l'oreille du peintre. D’autant plus étrange qu’un mouchoir blanc, signe de noblesse, est fiché dans sa ceinture. Deux éléments pour le moins contradictoires. Il semblerait qu'il faille voir dans ces deux attributs des métaphores de la condition du personnage représenté : serviteur de Dieu en tant qu’homme et souverain ou maître de son art en  tant qu’artiste.
Nous retrouvons toujours, comme dans le portrait de Bellini, le même visage grave avec ce regard fixe, absorbé et concentré sur le travail. De légères touches d’ombres viennent souligner le regard aux longs cils abrité sous un trait de sourcil gracieux. Le peintre est jeune, beau, rayonnant. Autant d’aspects renforcés par les teintes éclatantes de sa tenue mais aussi et surtout par ce fond jaune qui illumine l’œuvre d’un éclat solaire et sur lequel son profil se détache avec netteté. Nous avons là une œuvre lumineuse, un véritable chef-d’œuvre, qu’il soit de Behzad ou pas. Mais, au vu des éléments énumérés, on ne peut s’empêcher d'y relever la patte du grand Maître de Hérat avec cette palette d’une fraîcheur exceptionnelle qu’on lui connaissait mais aussi dans ce goût prononcé qu’il avait de faire refléter dans les visages l’âme et la psychologie des personnages.



Le peintre turc, Inde moghole, fin XVIe - début XVIIe siècle

Le moghol

Avec ce troisième portrait, nous sommes dans l’Inde des grands moghols, même si une petite inscription située en bas à gauche attribue faussement l’œuvre à Behzad. A présent, ce n’est plus un peintre jeune que nous voyons représenté mais un homme d’âge mur avec des favoris et une barbe plus prononcés. Cette miniature nous révèle dans la peinture indienne des influences tout à la fois persane et européenne. Persane par les larges aplats de couleurs vives. Européenne par l’introduction d’ombres dans le modelé du visage, par les petits motifs dorés recouvrant le turban et la capeline bleue inspirés des éléments décoratifs de la Renaissance tardive. Contrairement aux deux autres portraits, l’artiste indien a choisi de nous présenter un profil différent du personnage, comme une image renversée, vue dans un miroir. La palette occupe une luminosité intermédiaire entre celle de Bellini et du portrait persan. Comme dans les deux précédents modèles, notre peintre a les yeux fixés sur son oeuvre représentant une femme et des nuages aux circonvolutions à la chinoise selon les règles définies par l’esthétique persane.
L’Inde s’ouvrit aux influences européennes beaucoup plus tôt que la Perse, probablement à cause des nombreux ports maritimes jalonnant son immense littoral et favorisant les échanges commerciaux. L’art du portrait y connaîtra un succès immense sous l’impulsion des monarques moghols qui à l’instar de leurs pairs européens aimeront à se faire représenter avec tous les insignes de leur souveraineté. Les princes des dynasties locales, les ministres et les notables de l’empire, par imitation ou orgueil, leur emboîteront le pas afin de laisser dans les chroniques historiques ou dans les albums d’images (muraqqa’) un souvenir de leur prestigieux passage sur terre.

Destin exceptionnel en Islam que celui du Peintre turc exécuté par Gentile Bellini. On peut se demander ce qui a interpellé les différents artistes musulmans dans ce tableau pour qu’ils éprouvent le besoin de le reprendre en le réinterprétant à leur façon. Peut-être ont-il vu, dans ce portrait d’un peintre en pleine page, sans aucun autre élément de décor ou personnage autour de lui, un hommage puissant rendu à tous les peintres oeuvrant dans le monde de l’Islam. Des peintres qui pratiquaient leur art en ayant en permanence sur leurs épaules l’œil suspicieux des Docteurs de la loi (ulémas) qui considéraient leur activité comme une déviance par rapport aux préceptes dogmatiques de l’Islam et qui préféraient accorder leur faveur aux seuls calligraphes, ces artistes adonnés à l’embellissement de la Parole de Dieu inscrite dans le Coran. Sans le soutien de mécènes privés, souverains, princes ou notables, les ateliers de peinture n’auraient jamais pu voir le jour en Islam ni les peintres d’exercer leur art. L’art de la miniature fut avant tout un art de la cour, royale ou princière.
Reprendre ce portrait a été une manière pour les peintres musulmans de défier l’orthodoxie la plus roide des ulémas sourcilleux en mettant à l’honneur un des leurs. Mais aussi d’exprimer avec force, dans un langage visuel chatoyant, leur passion dévorante pour la peinture qui constituait leur raison de vivre et d’être. Dans ce regard fixe, concentré et braqué du peintre turc sur son esquisse, les artistes musulmans y ont sans doute décelé la métaphore de leur attachement et de leur dévouement indéfectibles, exclusifs, inconditionnels et pléniers à l’art de la peinture.

mardi 18 décembre 2012

Avicenne : Poème de l'âme


Reza Abbasi (m. 1635) est surtout connu pour ses portraits de jouvenceaux alanguis et d'amoureux enlacés. Voici, une miniature de lui nous offrant une représentation naturaliste d'un rossignol. L'artiste a utilisé un pinceau très fin pour peindre avec une minutie extrême le plumage de l'oiseau dans des tons délicats.


On connaît Avicenne (m. en 1037), le grand médecin, le grand philosophe. Voici Avicenne, le mystique, un visage moins connu de cet éminent savant.

Tombée du plus élevé des cieux, une colombe est en toi, noble et fière
Nul voile ne la cache et pourtant nul regard, même d'initié ne la voit.
Malgré elle en toi, peut-être souffrira-t-elle un jour de te quitter.
D'abord révoltée, elle a peine à s'adapter, puis s'est habituée
à ce corps pour elle désert et vide ;
Elle a fini, je crois, par oublier son monde originel
dont elle était inconsolable.
Elle a quitté pour toi son séjour céleste pour tomber en ce terrain aride.
La lourde matière s'est attachée à elle et elle a vécu
en ton corps, ruine périssable.
A évoquer sa vie au monde des esprits, elle pleure des larmes sans fin.
Et jette sa plainte sur ces vestiges, jouets des quatre vents.
L'épais réseau l'enserre, une cage la tient éloignée de l'immense maison
Jusqu'au moment du départ vers le foyer des âmes et
le champ sans mesure
Alors séparée de ton corps de poussière désormais seul.
Elle dormait et, le voile levé, voit ce que ses yeux de sommeil ne pouvaient voir.
Elle roucoule alors du sommet du Haut-Mont,
la Connaissance y porte les plus faibles.
Qu'est-est descendue des Cieux vers ce bas-monde misérable ?
Si Dieu l'y a précipitée, Son intentiion reste cachée
au plus subtil entendement des hommes.

[Extrait]

Avicenne

vendredi 14 décembre 2012

Sindbad PUZZLE sur le site de Indeaparis.com


Cliquez sur l'image pour être dirigé sur le site de indeaparis.com

Le site Indeaparis.com a consacré un article aux puzzles Sindbad. J'adresse mes plus vives remerciements à Gilles, le webmaster du site, pour le soutien spontané et chaleureux qu'il a apporté au projet.
Indeaparis.com est le plus vaste portail de l'Inde en français. Il fait le point sur toute l'actualité, les manifestations culturelles, les bonnes adresses relatives à l'Inde. C'est une véritable mine d'informations sur tout ce qui touche de près ou de loin au pays de Gandhi.


"Belle découverte en cette fin d'année que les puzzles Sindbad, qui reprennent de très belles miniatures mogholes, persanes ou afganes et arrivent à point pour devenir ces merveilleux cadeaux à petits prix (19€ pièce !) qui réuniront familles et amis pendant de longues heures. En plus de découvrir ces jeux exceptionnels, nous vous proposons une interview exclusive de leur créateur, Nadir Mackwani...

Les Puzzles Sindbad
Si le principe des puzzles est connu de tous, ceux de Sinbad sont de 1000 pièces et leur qualité est irréprochable. Sindbad propose un catalogue de 18 modèles venu de l'Orient et du passé. Créé par les plus grands miniaturistes et enlumineurs d'Istanbul, Tabriz, Hérat ou Hyderabad ils constituent, une fois terminés, de superbes tableaux qu'il ne restent plus qu'à encadrer (taille 48x68). Nous saluons unanimement cette initiative très courageuse en ces temps de frilosité entrepreneuriale d'autant plus qu'elle allie le raffinement à l'intelligence et mérite notre plus entier soutien ! Nous avons donc souhaité en savoir plus de leur intrépride créateur, Nadir Mackwani, diplômé Inalco à trois reprises...

Interview de Nadir Mackwani

Question - D'où vous vient cette passion des puzzles ?
Réponse - J'ai découvert la passion des puzzles suite à un voyage à Cordoue, en Espagne. J'ai atterri dans un hôtel dont les couloirs et les pièces comportaient d'imposants puzzles encadrés sur les murs. J'ai trouvé que ce serait original de rapporter comme souvenir un puzzle représentant un monument de la ville. C'est ce que j'ai fait. J'ai pris beaucoup de plaisir à réaliser ce puzzle en famille. Tout en l'assemblant nous évoquions nos souvenirs de vacances. De plus le puzzle créait une convivialité au sein de la famille qui se regroupait autour de lui pour le terminer en cherchant les pièces manquantes. J'ai pris personnellement beaucoup de plaisir à réaliser ce puzzle car il me permettait de me relaxer en sollicitant ma concentration et mon sens de l'observation sur une occupation qui m'évadait des rituels et des petits tracas de la vie quotidienne. Depuis, je suis tombé dans l'univers des puzzles.
 
Q - Comment avez-vous trouvé les miniatures qui ont servi de modèle à vos puzzles ?
R - J'ai toujours été un amateur d'art. J'ai effectué des études de langue persane et arabe à l'Inalco ce qui m'a familiarisé avec les arts arabo-persans. De par mes origines, je me suis intéressé aux arts de l'Inde. Toutes les œuvres représentées sur les puzzles Sindbad ont des droits d'auteurs (particuliers ou musées) auprès de qui les droits de commercialisation de l'image ont été sollicités.
 
Q - Pourquoi 1000 pièces et pourquoi pas moins ou pas plus ?
R - Il y a des puzzles de 40 pièces également. D'autres modèles de puzzles de tailles différentes verront bientôt le jour.
Q - Où sont fabriqués les puzzles ?
R Les puzzles sont fabriqués au sein de l'Union Européenne par des sociétés qui respectent toutes dans leur processus de fabrication les normes de sécurité décrétées au niveau européen et possèdent donc la certification CE relative aux jouets.

Q - Comment sont-ils commercialisés ? (quelques adresses ?)
R - Essentiellement en ligne sur le site de Sindbad Puzzle

Q - Depuis combien de temps existe Sindbad ?
R - Depuis 5 mois

Q - Et pourquoi Sindbad ?
R - En référence à Sindbad le Marin, le fameux personnage des Mille et une nuits qui à chacun de ses innombrables voyages à travers le monde vit des aventures plus extraordinaires les unes que les autres. Ce personnage évoque tout à la fois les voyages, l'aventure, l'évasion, la rencontre, la découverte, l'émerveillement... Tout ce que les puzzles Sindbad s'efforcent de susciter à travers les œuvres représentées.

Q Et que nous réserve l'avenir  ?
R Mon rêve, ce serait d'avoir en puzzles des miniatures des artistes aussi illustres que Behzad, Reza Abbasi ou Nadir al-Zaman.

Merci à Sindbad Nadir et longue vie à son entreprise.

Puzzles Sindbad - 1000 pièces - 19€ la boite
A partir de 9 - 10 ans accompagné d'un adulte ou de 12 - 13 ans sans accompagnement.

dimanche 25 novembre 2012

Sindbad PUZZLE sur Simerg


Cliquez sur l'image pour être dirigé sur le site de Simerg.com


Avant tout, je voudrais remercier du fond du coeur Malik Merchant, l'éditeur de Simerg pour l'accueil chaleureux et le soutien spontané qu'il m'a offerts pour le projet de Sindbad PUZZLE. Dès que je l'ai contacté, il m'a gentiment invité à lui faire parvenir un article de présentation sur les puzzles. En dépit de son emploi du temps extrêmement chargé, il a revu mon texte avec sa belle plume afin de rendre la lecture aussi agréable que possible dans la langue de Shakespeare.
Simerg est devenu par la qualité de ses articles et le choix de ses illustrations, un site de référence sur l'Ismaélisme, ce courant appartenant à la branche chiite de l'Islam. Simerg s'attache à rendre compte de toute l'actualité relative à l'Ismaélisme à travers le monde. Il se propose également de contribuer à mieux faire découvrir les richesses historiques, artistiques et culturelles de cette communauté dans ses dimensions humanistes et éthiques. Simerg valorise et encourage les ismaéliens qui ont développé des projets ou des initiatives particulières dans les différents champs de la connaissance ou des arts en leur offrant  sur le site un espace pour s'exprimer et présenter leur action.

Merci infiniment à vous Malik pour votre soutien et votre aide.

Voici le texte paru sur Simerg à propos de la présentation de Sindbad PUZZLE :

Alamut : A 1000 Piece Jigsaw Puzzle
Piecing the Alamut puzzle together
“Jigsaw puzzles help toddlers to develop their concentration, patience, sense of logic and observation. They allow their players to observe the picture in all its details, even the smallest…I hope the idea will receive a warm welcome from the Ismailis.”

Khosrow and Shirin, Madjnun in the desert, the beautiful Mi’raj of the Holy Prophet as well as other works of art from the Persian and Mughal Schools of painting are now available as impressive and decorative 1000 piece puzzles designed for children of all ages.
The Ismaili founder and partner of Sindbad Puzzle, Nadirshah Mackwani, has also created a jigsaw puzzle featuring the famous Rock of Alamut, the 10th-11th century Ismaili stronghold in Iran. Read more about Nadirshah’s unique initiative by clicking on Piecing the Alamut Puzzle Together or the image below :

As you can see from my educational background, I have always been interested in Islamic civilisation and arts. Within this framework, I sought to combine my extracurricular interest in jigsaw puzzles with my field of study. Therefore, I set out in search for puzzles featuring Islamic monuments and paintings. I wanted to introduce both to my children so that they might also develop some knowledge, admiration and appreciation for Islamic arts and architecture in an entertaining way. I particularly love Persian miniatures and Indian paintings from the Mughal period. To me, these pieces of art might also be presented in jigsaw puzzles, just as are the paintings of Monet, Picasso, Renoir, Hokusai and consorts, more so to learn about their details and art form, when piecing them together.

Where were these jigsaw puzzles to be found?

Nowhere. Failing to find any, I decided to create my own!

Months of hard work followed, as I began selecting paintings (all from prestigious manuscripts). Additionally there were considerations when obtaining commercial rights from museums, researching details about manufacturers, dealing with unexpected problems related to framing and sizing, including trying to preserve the pictures during the printing process without losing the genuine feel.
Then, boxes for the puzzles had to be designed, and a website created. Further details are still to be arranged, but to my delight, a first result has recently been accomplished.
The product has complied with the best standards of quality. The pieces are solid, the image glossy. The size for 1000 pieces puzzles is : 48 x 68 cm. ( 18.9″ x 26.8″ ). Once completed, one recommendation is to frame the puzzle for it might decorate a room with taste and art.
In this collection, I wanted to highlight the beauty and the diversity of Islamic art without leaving behind the legacy of Ismailism. Our collection of jigsaw puzzles displays beautiful presentations of the Kaaba during pilgrimage, the Dome of the Rock, a masterpiece of Islamic architecture (the monograph of Oleg Grabar on this monument is a must read), the beauty of the Islamic calligraphy with the Shahada in the shape of a man in prayer, the Basmallah in the shape of a fruit.


Rock of Alamut, a 1000 piece jigsaw puzzle

Some smaller puzzles, 40 pieces, feature Arabic calligraphy. They also conform to the CE* regulations related to safety and have been tested in laboratory. An amazing picture of Alamut in its impressive surrounding is part of this collection. My hope is to also create puzzles of the Fort of Baltit, the al-Azhar Mosque, the mausoleum of Mawlana Sultan Mahomed Shah overlooking the Nile river in Aswan, and perhaps the Mosque of Mahdia. But this will be possible only, of course, if there is market for this creative endeavor, and I hope the idea will receive a warm welcome from the Ismailis.
Jigsaw puzzles are not traditionally played in the Ismaili families. Many parents fail to understand their educational and entertaining value. Jigsaw puzzles help toddlers to develop their concentration, patience, sense of logic and observation. They allow their players to observe the picture in all its details, even the smallest. Jigsaw puzzles are particularly suited to Persian miniatures as a distinctive specificity of this art work is its avoidance of unused space. Every available area on the canvas must be filled and no area is void of expression. Persian miniatures are full of detail, some tiny and intricate. As the late Oleg Grabar said : 
”Miniatures need to be seen through a magnifying glass or enlarged by printing in order to reveal each and every detail because in one of them lies the key of the secret meaning of the painting.”
Doesn’t this process parallel and reflect a quest of the batin behind the zahir? Yes, very much indeed. Studying miniatures is an act of contemplation that leads the viewer from the shore of this world to the abode of the other through the path of art.

Date posted: Saturday, November 24, 2012.

Copyright: Nadir Mackwani/Simerg, November 2012.


Please visit www.sindbad-puzzle.com for the Jigsaw puzzle of Alamut as well as magnificent works of art from Islamic history.

* The CE marking is a mandatory conformity mark for products placed on the market in the European Economic Area (EEA). With the CE marking on a product, the manufacturer declares that the product conforms with the essential requirements of the applicable European Community directives.
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About the author : Nadir Mackwani, manager of Sindbad Puzzle (www.sindbad-puzzle.com), holds a Master degree in Religious Science from the Sorbonne University in Paris with specialisation in Islamic Studies. As part of his degree, Nadir Mackwani wrote a paper on Nasir Khusraw’s Wajh-e Din.

lundi 12 novembre 2012

Behzad : Le palais des tentations

Joseph échappe aux entreprises de Zulayka, début XVIe s.

Les héros

Mon Dieu, que faire ?
Monter ou descendre ? Partir à droite ou à gauche ? Continuer tout droit ou revenir sur ses pas ? Quel chemin prendre ? Par où s'enfuir ? Ce palais est un labyrinthe d'escaliers, de corridors, de paliers, de portes closes… Mais d'ailleurs, pourquoi chercher à s'échapper ? Il n'y a personne dans les alentours et la belle ne demande qu'à se livrer aux ébats amoureux. Pourquoi ne pas en tirer parti ? Elle ne manque pas de charmes, qui plus est : visage de Bouddha, rond comme la lune, yeux bridés à faire chavirer les coeurs, taille de cyprès, souple comme une liane...[1]
La scène illustre le récit coranique où Joseph essaie d'échapper à Zulayka, l'épouse de son hôte égyptien. Celle-ci, après l'avoir entraîné en un lieu retiré du palais et pris soin de bien refermer les portes derrière eux, avait entrepris de le faire succomber aux plaisirs d’Eros en lui dévoilant ses appas [2].

L'artiste

La miniature est l'oeuvre d'un peintre de génie, sans doute le plus grand, en tout cas considéré comme tel en Perse, Kamal od-Din Behzad (m. vers 1536). Sa vie reste pour nous une énigme tant les informations dont nous disposons sur l’homme sont rares. On sait seulement qu’il devint orphelin très jeune et fut formé aux arts par le calligraphe et peintre Mirak. Lorsqu’il émerge enfin de sa nuit biographique, il est âgé de trente-cinq, et ses peintures portent la marque d’un homme dans la pleine maturité de son talent. Behzad exerça son art essentiellement dans les ateliers des princes Timourides à Hérat. Puis après une période obscure qui suivit la défaite militaire de ses mécènes, il se rendit à Tabriz à la cour du souverain séfévide Shah Tahmasp. L'artiste, que sa réputation avait précédé, y fut nommé à la tête des ateliers royaux. Il chapeauta la réalisation de quelques uns des plus prestigieux manuscrits du Shah Name connus à ce jour. L’artiste acquit un prestige immense, devint une légende de son vivant même et mourut, dit-on, aveugle, les yeux usés sur les miniatures.
La peinture ci-dessus nous révèle l’étendue de la maestria de Behzad dans toute sa diversité : maîtrise dans les élaborations architecturales, talent de décorateur, raffinement et harmonie dans le traitement des couleurs, fluidité dans les mouvements des personnages. Le peintre est au sommet de son art. Sensible et inspiré, il créé, élabore, innove un langage pictural audacieux, libéré de la pesanteur des conventions et des codes établis. Le texte est réduit à la portion congrue, repoussé vers les bords : pour la première fois, le peintre supplante le calligraphe. La peinture s’émancipe du texte, devient une œuvre d’art à part entière. Elle s’impose, s’étale, prend ses aises sur tout l'espace disponible en y déployant son festival de couleurs pour le plus grand bonheur des yeux. Le réalisme fait également son entrée sur la scène, certes discrète, mais les visages possèdent avec le maître de Tabriz des particularités propres aux différents personnages, révélatrices de leur caractère ou de leurs états d’âme.

L'ornement

Quel merveilleux palais que celui édifié par Behzad avec ses murs ornementés (zukhruf) de faïences polychromes qui créent un décor somptueux mariant avec bonheur les arabesques aux entrelacs géométriques en une poésie de couleurs éclatantes et pures. On aimerait se perdre dans ses couloirs, s’attarder sur ses paliers, explorer ses portes dérobées, emprunter ses escaliers dans un sens puis dans l’autre. Le palais est le personnage principal de l'oeuvre. Il domine la composition, sa façade recouvre entièrement la page. Ce n'est que dans un second temps que notre regard se pose sur les deux personnages situés à l'écart, en haut à droite, et que l'on découvre la scène qui s'y déroule.
Pourtant, quelque chose cloche dans ce palais. La superbe façade ne présente aucune ouverture vers l’extérieur ou vers l’intérieur. Toutes les portes sont closes. Les persiennes aux fenêtres sont soigneusement baissées sur on ne sait quels mystères. On ne voit pas âme qui vive ni n'observe t-on la moindre trace d'une activité humaine aussi triviale soit-elle. Il y a fort à parier que si l’on tente sa chance sur une porte, on la trouvera immanquablement condamnée. Tout est désert, silencieux, mort.

Ascèse

Le palais de Behzad n’est qu’un leurre, une supercherie architecturale. Sous ses belles apparences, c’est en réalité une prison ou plus exactement un labyrinthe de couloirs sans issue. Le malheureux qui, étourdi par le faste des revêtements muraux, s’y aventurera sera irrémédiablement englouti dans un piège qui se refermera sur lui. Il y errera sans fin comme une âme en peine avec pour seul compagnon la beauté silencieuse et hautaine des ornements.
Le palais de Behzad est une métaphore artistique, une parabole esthétique des voies de la tentation. Par leurs attraits séducteurs, elles entraînent l'homme dans les sinuosités d'une quête chimérique des plaisirs sensuels d'où il lui devient en fin de compte aussi difficile d'en sortir qu'à un chameau de passer par le chas d'une aiguille.
L'influence du soufisme sur Behzad est indéniable dans cette oeuvre comme elle l'est d'une manière générale sur tout l'art de la miniature persane. La dynastie des Séfévides, durant laquelle la miniature atteignit son apogée, formait à l'origine une confrérie soufie fondée par le shaykh Safi al-Din. Grâce à un prosélytisme actif porté par un programme de réformisme social et politique, elle réussit à s'emparer du pouvoir en Iran avec l'intronisation de Shah Ismael à Tabriz en 1501.
Le soufisme, dès ses origines, probablement sous l'influence du monachisme des Pères du désert, s'est situé dans une démarche spirituelle exaltant le renoncement au monde et l'ascèse. Il s'agit par ces deux voies de libérer l'âme de ses entraves matérielles pour accéder lors d'un ravissement extatique à l'union divine. Le terme soufi, lui-même, dérive de sûf, ce vêtement en laine écrue que les mystiques portaient, y compris par les chaleurs accablantes, à même le corps comme un exercice de mortification en vue de parvenir à dominer les pulsions libidineuses de la chair. Aussi, ils n'eurent de cesse de mettre en garde les croyants contre les appâts de ce monde et du corps qui parés de leurs plus beaux atours ensorcellent les hommes pour en faire les esclaves des jouissances éphémères procurées par les sens. Le voluptueux asservi par les plaisirs sensuels, incapable de leur résister, erre sans répit dans les méandres de la tentation, mené telle une bête de somme par l'aiguillon des convoitises charnelles. Mansur al-Hallaj, le grand mystique persan, crucifié en 909 à Bagdad pour avoir clamé sur les marchés et les places publiques, Ana l-Haqq (« Je suis la Vérité »), avait recommandé à son fils peu avant de monter sur le gibet : « Dompte ton âme sinon c’est elle qui te domptera. »

Grâce

Le Prophète avait qualifié le combat contre les passions concupiscentes de l'ego de jihad akbar, termes que l'on traduit généralement par grande guerre sainte mais qui signifient avant tout "effort", "s'efforcer de".
Les versets coraniques nous confient que Joseph, en dépit de son statut élevé de prophète, faillit succomber aux avances de Zulayka. Fort opportunément, la grâce de Dieu vint à sa rescousse pour le tirer du guêpier et déjouer la ruse de la maîtresse de maison. Il faut croire que s'il incombe à l’homme le devoir moral de  lutter de toutes ses forces contre les séductions de ce monde, en revanche, l’issue du combat spirituel ne dépend que de Dieu. Lui seul est en mesure de contenir les tentations, de les repousser, de les vaincre et de délivrer le malheureux pris dans leurs ruses. Le Coran rappelle à moult reprises qu'« il n’y a de force et de puissance que par Dieu. », qu'en toutes circonstances, c'est toujours Dieu qui est le vainqueur.
Seule la grâce incommensurable de Dieu provenant de Sa miséricorde compatissante, permet au croyant de se libérer de la "tyrannie des plaisirs" (Platon), et de s'élever au-dessus de la fange de ce monde pour atteindre les rivages resplendissants et sereins de l'autre.

Epilogue

...Nous aurions établi,
pour les maisons de ceux qui ne croient pas
au Miséricordieux,
des terrasses d'argent
avec des escaliers pour y accéder.

Nous aurions placé, dans leurs maisons,
des portes,
des lits de repos sur lesquels ils s'accouderaient
et maint ornement.

Mais tout cela n'est que jouissance éphémère
de la vie de ce monde.
La vie dernière, auprès de ton Seigneur,
appartient à ceux qui le craignent.[3]

Sourate 43 : L'ornement, versets 33-35

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[1] Les canons de la beauté requéraient que la femme soit représentée avec des traits chinois ou mongols, probablement à cause des influences artistiques venues de la Chine mais aussi du goût des commanditaires qui étaient des turco-mongols.
[2] Le récit de Joseph et Zulayka (sourate XII) est l'un des plus beaux du Coran. Le Livre saint, après quelques tièdes réprimandes à Zulayka, la défend et l'excuse même d'avoir tenté Joseph. Elle ne pouvait qu'être éprise de ce prophète à la beauté angélique. Les mystiques commentèrent largement ces versets elliptiques et virent dans les deux protagonistes les symboles mystiques de l'amant et de l'aimé.
[3] On ne peut s'empêcher de penser que Behzad ait été directement inspiré par ces versets tant la miniature semble être une illustration de ceux-ci.

jeudi 8 novembre 2012

Nezâmi : Shirin met fin à ses jours



Shirin à la tombe de Khosrow, manuscrit début XVIe siècle, BnF

Après l'assassinat de son époux, le roi Khosrow, Shirin met fin à ses jours lors de ses obséques.

"Lorsque dans le tombeau l'on posa le cercueil [de Khosrow], tous les grands se tenaient debout, et face à face. Chîrîn se prépara en présence du prêtre, entra dans le tombeau pour les derniers apprêts ; fermant la porte sur les personnes présentes, puis prenant un poignard, elle vint au cercueil ; elle enleva du coeur du roi le pansement et baisa cette plaie béante sur son flanc ; de la même façon qu'elle le vit blessé, et à ce même endroit, elle se poignarda ; elle inonda de son sang chaud ce lit funèbre, sur le corps de Khosrow ravivant la blessure ; alors elle prit dans ses bras le corps du roi, mit sa lèvre à sa lèvre, épaule sur épaule, et de toute sa force elle poussa un cri tel que le peuple fut informé par ce cri qu'elle s'était unie de corps et d'âme au roi, qu'elle sauvait son corps de leur séparation et qu'elle soustrayait son âme à tout litige."

Source : Chosroès et Chîrîn, Nezâmi, trad. H. Massé, Maisonneuve & Larose

Nezâmi : Assassinat de Khosrow


Assassinat de Khusrow par son fils Shiruyé, Ispahan, XVIIe siècle

Après bien des péripéties, les amants Khosrow et Shirin sont enfin réunis. Mais le bonheur sera hélas de courte durée. Chirouyé, fils de Khosrow, né de son premier mariage, s'éprend de la belle Arménienne et décide de tuer son père afin de pouvoir la lui ravir. Voici l'extrait du roman nous relatant cet épisode tragique. Le roi frappé au coeur à mort, son sang inondant la couche conjugale, s'éteint sans bruit afin de ne pas troubler le sommeil de sa tendre épouse.


"Nuit sombre, enlevant à la lune sa clarté, et fourvoyant le ciel, comme ferait un ogre ; le monde était, avec ses milliers de bras, impuissant ; et le ciel, aveuglé par la nuit, alors qu'il a des yeux par centaine de mille. [...]
Elle tenait propos excitant la tendresse, au murmure desquels on s'endort doucement. A chaque mot, sa bouche était emplie de miel ; elle tendait l'oreille aux réponses du roi ; lorsqu'il répondit moins et s'endormit enfin, Chîrîn fut envahie aussi par le sommeil ; ces deux charmants époux s'étaient donc endormis ; mais du ciel éveillé l'oeil devint éhonté. Le monde voulait dire : "Un crime horrible est proche " ; mais la noirceur du ciel avait cloué ses lèvres. Un homme qui avait figure de démon, qui en son naturel n'avait nulle tendresse, entra par la fenêtre ; il semblait un boucher furieux, sanguinaire ; ou semblable au soldat lanceur de feu grégeois, il paraissait jeter du feu de ses moustaches. En voleur, il sauta sur les objets précieux ; ensuite il s'élança vers la couche du roi. Le glaive au poing, il vint au chevet de Parvîz [Khosrow] ; il déchira son coeur, éteignit la lumière ; la pointe de son glaive avait frappé si fort que le sang jaillit comme un éclair d'un nuage ; puis ayant séparé la lune du soleil, il s'élança par la fenêtre comme un aigle. Le roi, ayant été frappé en plein sommeil, ouvrit l'oeil et il vit qu'on l'avait mis à mort. Un déluge de sang s'épandait sur sa couche ; et son coeur faiblissait tant il mourait de soif. Il se dit : "Chîrîn dort, paisible, mais je vais l'éveiller car je veux quelque liquide à boire". Mais ensuite il se dit : "Cette tendre compagne n'a point pu fermer l'oeil durant nombre de nuit ; elle verra sur moi détresse et injustice, et ne dormira plus, criant et se plaignant ; ce qui vaut mieux est donc que je ne souffle mot et que je meure alors qu'elle est en plein sommeil". Ainsi donc le loyal époux, dans l'amertume, rendit l'âme - et cela sans éveiller Chîrîn. [...]
Du corps du roi le sang coula comme eau, si fort que de son doux sommeil sortit l'oeil de Chîrîn. Les autres nuits, alors que le bonheur l'aidait, les sons de la flûte et du clairon l'éveillaient. Voyez comme le ciel la glaça cette fois qu'elle fut réveillée par le sang chaud du roi !"

Source : Chosroès et Chîrîn, Nezâmi, trad. H. Massé, Maisonneuve & Larose

dimanche 30 septembre 2012

L'art de Mohammed Racim


Cette miniature nous offre une belle illustration de la symbiose réalisée par Racim entre les fondamentaux de la miniature persane (ciel doré, couleurs brillantes...) et les éléments de l'art occidental. Le peintre algérien a introduit avec discrétion la perspective, le modelé par de légères touches d'ombre, un certain réalisme. Le talent de Racim a été de redonner un souffle nouveau à la miniature persane en évitant l'écueil d'une imitation servile pour créer une oeuvre originale.


"Vivant au XXe siècle, Mohammed Racim ne pouvait faire complète abstraction de l'art pictural d'Occident élaboré depuis la Renaissance, sous peine de verser dans le pastiche et la fausse naïveté. Il ne pouvait notamment oublier les lois de la perspective, que les miniaturistes persans ont ignorées. Il lui fallait trouver, dans les compositions où l'architecture intervenient, des artifices qui rendissent la perspective sous-jacente sans l'imposer à notre attention. En plaçant l'horizon très haut et le point de fuite dans l'axe, en rappelant la convergence des lignes horizontales par les corniches des maisons, par le pavage d'une cour ou les tapis d'une salle, il introduit dans la composition une frontalité et une symétrie qui en affirment le caractère monumental. Ajoutez à cela une répartition des masse qui n'admet aucun grand espace vide, vous sentirez toute la valeur décorative des miniatures qui, considérablement agrandies, fourniraient de splendides cartons de tapisseries.
Alors que les Persans se sont presque abstenus de tout modelé, Racim n'a pas cru pouvoir s'en passer ; mais cette ombre légère suivant intérieurement le contour d'un visage, creusant les plis d'une étoffe ou les pétales d'une fleur, ne va pas jusqu'à défoncer les surfaces ou compromettre par son opacité la délicatesse des tons.
Sans se croire tenu de ne représenter, comme les Persan, les gens et les choses que baignés par la sérénité du plein jour, il lui arrive de peindre le coucher du soleil o la nuit, de faire jouer les reflets du soir sur les vagues de la baie d'Alger ou de répandre la clarté de la lune de Ramadhan sur les terrasses de la ville.
Par l'emploi du clair-obscur, par le modelé de la figure humaine et des animaux, par la représentation des heures de la journée, l'art de Racim s'apparente à celui des Indo-Persans. Ceux-ci, vis-à-vis des Persans, dont ils sont les disciples se trouvent, par une conjoncture fortuite, dans une situation comparable à celle du miniaturiste algérien. Le rôle d'art sacré que joue chez eux la statuaire, inconnue de l'Iran, et d'autre part, les rapports fréquents que l'Inde entretenait avec l'Europe, ont contribué à rapprocher leur peinture de la nôtre, Mohammed Racim a spontanément évolué dans le même sens.
De même au reste que les peintres des rois Mongols, il s'est évadé de la tutelle iranienne en cherchant son inspiration dans le monde qui était le sien. Ses paysages favoris, c'est la façade maritime de la Cité des Corsaires, le triangle clair des maisons étalé sur la pente sombre, que parsème la blacheur des villas ; ce sont les collines ondulées du Sahel, qui lui fournissent des fonds de tableaux. Les scènes qu'il compose sont empruntées aux temps héroïques de la Course, dont le souvenir n'est pas complètement perdu et qu'il a replacées dans leur cadre ; ce sont les fêtes de mariages auxquelles il assistait avec son père ou des réunions intimes de femmes, dont il était le témoin dans sa petite enfance. Le monde de Racim, c'est l'Algérie d'heir, à laquelle il est sentimentalement attaché, qu'il comprend mieux que personne et dont il a su, grâce à son art exquis, exprimer tout le charme."

Georges Marçais, La vie musulmane d'hier vue par Mohammed Racim, Paris