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mercredi 11 septembre 2013

Abd al-Samad : Le voyage du poète

Le voyage du poète, Abd al-Samad ?, école moghole, XVIe siècle


Le soleil commence à percer. Il aura vite fait de disperser les nuages qui encombrent encore le ciel matinal. La journée s'annonce belle et resplendissante. Certains rochers se parent même de magnifiques teintes dorées. Un poète, entouré de serviteurs, chemine sur un sentier sinueux passant à travers monts et vaux jusqu'à un bourg dont on aperçoit déjà au loin les flèches hérissées.
La miniature est attribuée à Abd al-Samad, surnommé le Calame doux par Akbar à cause de la finesse de son trait. D'origine persane, il était venu s'établir en Inde pour mettre son art au service des Moghols. On reconnaît d'ailleurs ces fameuses montagnes aux formes animalières grotesques typiques de la peinture iranienne. Néanmoins, afin de complaire à ses nouveaux maîtres dont le goût penche vers le réalisme, l'artiste a introduit la perspective et ce ciel nuageux que l'on voit dans ces peintures importées à la cour de Delhi par les jésuites arrivés d'Europe. Cette œuvre est d'ailleurs l'une des premières où l'on relève l'introduction de la perspective dans l'art de la miniature.
"Les voyages forment la jeunesse." "Nul n'est prophète dans son pays." C'est bien connu. Ce sont ces vérités populaires que nous trouvons rappelées en distiques dans les cartouches du haut et du bas, le dernier d'entre eux étant emprunté à un poème de Rûmî traitant de la quête spirituelle :
Un homme ne reçoit aucun respect dans sa terre natale ;
Un joyau ne possède aucune valeur dans sa mine d'origine ;
Observe la terre et le ciel :
Ils naviguent sans fin en un voyage permanent.
Si les arbres pouvaient se déplacer et partir au loin,
Ils n'auraient plus à souffrir de la hache et de la scie.

Basawan : La cabane dans l'arbre



Qui n'a jamais rêvé de posséder dans son jardin une retraite aussi délicieuse que celle représentée dans la miniature : une élégante plateforme posée sur les branches d'un arbre et cachée parmi le feuillage. On pourrait s'y retirer à loisir des tracasseries de ce monde pour méditer, contempler la nature, savourer un recueil de poésie, seul ou en compagnie d'un confident venu avec une bonne bouteille. Cette vision idyllique nous est proposée par Basawan, considéré par le vizir Abu Fazl, comme le plus brillant artiste de l'atelier d'Akbar. Basawan possède une palette d'une richesse et d'une intensité exceptionnelle. On reste admiratif par la dextérité avec laquelle il sait la varier en fonction des sujets traités. Ici, il explore les nuances dans le vert afin d'exalter l'éclat et la splendeur de la nature par une belle journée ensoleillée d'été. La végétation jaillit à profusion et franchit même la marge supérieure pour s'épanouir au-delà du cadre de la composition. On relèvera également la faculté de Basawan à croquer des scènes sur le vif comme ce valet au pied de l'arbre que l'on voit griller de la viande en tournant d'une main la broche tandis que de l'autre il évente le feu. 
La miniature est tirée d'un recueil de poésie (divan) d'un poète persan du XIIe siècle, Anvari. Les moghols affectionnaient particulièrement cet auteur. Akbar commanda en 1570 une copie du divan d'Anvari, de format poche, susceptible d'être emporté facilement lors de ses déplacements. 
L'artiste a pris quelques libertés avec le contenu du poème qui nous décrit une maison d'été tout à fait conventionnelle. Il a préféré représenter le poète au cœur des frondaisons et nous livrer une vision du jardin comme un lieu situé entre la terre et le ciel. Ce n'est pas encore le paradis mais on y échappe déjà aux contingences de ce monde. Le début du poème, dont les premiers vers sont insérées dans les cartouches du haut et du bas, commence par une description de l'état déprimé du poète. Il trouvera la sérénité dans le jardin où il partagera d'agréables moments avec son ami à parler de philosophie et de la vie :
La nuit dernière, je rentrai chez moi ivre
Accompagné que j'étais d'un bon ami.
Sur le rebord de la fenêtre, je trouvai
Une bouteille à moitié pleine
D'un vin aussi pur que la promesse
Des belles amitiés
Et aussi amer que
L'état de ceux qui aiment...



Balchand : Jehangir reçoit le prince Khurram

Jehangir reçoit le prince Khurram de retour de sa campagne militaire dans le Mewar, tiré du Padshahname, Balchand, vers 1635


Jehangir reçoit son fils Khurram, le futur Shah Jehan, lors d'une audience publique (darbar) organisée en l'honneur du prince héritier pour le féliciter de sa victoire militaire dans le Mewar. La scène se déroule sous le regard tutélaire d'Akbar dont on voit le portrait accroché au-dessus des deux hommes.
La miniature nous éblouit par la splendeur de sa palette, le raffinement de son décor  d'or, la maîtrise de la composition. Bien que la foule soit importante, les personnages sont disposés selon une répartition savante qui confère à chacun une attitude naturelle et décontractée. Dans d'autres illustrations de darbar réalisées par des peintres de moindre acabit, l'attroupement prenait généralement un caractère confus et compassé empreinte de raideur. Ici, la cérémonie respire la grâce et la solennité. Les visages sont dessinés avec une extrême minutie, chaque individu possède sa propre personnalité. L'art moghol, bien que profondément influencé par la peinture persane, se distingua très rapidement de sa rivale par son attrait pour le réalisme des scènes, des figures et des paysages.
L’œuvre a été exécutée par Balchand, comme nous l'atteste la signature griffonnée sous le trône : "Peint par Balchand, l'humble serviteur de la cour". Toute la finesse et la maîtrise artistique de ce miniaturiste éclatent dans cette peinture réalisée pour illustrer le Padshahname, un recueil biographique commandé par Shah Jehan pour exalter son règne. Comme pour nombre d'autres peintres, on ignore pratiquement tout de la vie de Balchand. On sait seulement qu'il était de confession hindoue et qu'il se convertit à l'Islam. Encore jeune, il rejoignit l'atelier d'Akbar durant la dernière décennie de son règne. Il poursuivit ensuite sa carrière artistique au service de Jehangir puis de Shah Jehan. Il s'est représenté lui-même dans la miniature, dans l'angle inférieur gauche, portant une chemise sous le bras où on peut lire : "Balchand par lui-même".
Pour terminer, remarquons dans l’œuvre cette image incongrue d'un éléphant tout sourire, la mine réjouie et visiblement ravi d'assister au darbar royal. S'il a jamais existé un éléphant heureux sur cette terre, c'est bien celui-là.

Trois empereurs réunis dans une même miniature : Akbar (en portrait), Jehangir et Shah Jehan, Détail
Détail


Un grand sourire aux lèvres, l’œil rieur et malicieux, le plus heureux des invités du darbar devait certainement être ce brave pachyderme.

Shiva Das : L'amant arrive à minuit

Arrivée de l'amant à minuit, Shiva Das, école moghole, vers 1580, tiré du Divan d'Anvari


Les miniatures nous transportent au temps de l'Inde moghole. Ici, nous sommes invités à pénétrer dans une chambre, très certainement typique de celles que l'on devait trouver dans le complexe palatial de Fathepur Sikri. Comme l'on peut observer, les murs de pierre étaient recouverts avec de la chaux que l'on polissait jusqu'à ce qu'elle prenne l'apparence du marbre. Puis, on décorait sa surface avec des arabesques fleuris. Des niches étaient pratiquées dans le mur pour accueillir flacons et autres objets décoratifs. Une armoire et un charpoï (lit) constituaient l'essentiel du mobilier.
La miniature est attribuée à un certain Shiva Das. A en juger par deux de ses autres oeuvres conservées à la British Library, l'artiste devait exceller dans la représentation de beaux visages imberbes de jeunes garçons.
Le poème d'Anvari qui accompagne l'illustration et se poursuit au verso débute par ces vers :
Arriva près de moi la nuit
L'adorable soleil de l'aimé.
Sa taille élancée tel le cyprès,
Son visage telle une lune éclatante,
Il enflamma les esprits par ses lèvres de rubis
Et emprisonna les cœurs avec ses longues tresses.

jeudi 1 août 2013

Mahesh : Le jardin d'Akbar

Le jardin d'Akbar, Mahesh, école moghole, tiré du livre du Diwan d'Anvari, 1588



Depuis l’époque de Babur, les Moghols furent de fervents amoureux de la nature. Nombreuses sont les miniatures qui nous les dépeignent se délassant dans un magnifique jardin ou supervisant son aménagement.
Au cours des siècles, les jardins moghols subirent des évolutions marquantes et chacun d'eux se présente à nous comme le reflet de la personnalité et des états-d'âme du souverain qui l'a commandité. On peut même y déceler sa conception de l'autorité royale. Ainsi, les parcs paysagers édifiés par Shah Jehan, comme celui du Taj Mahal, nous impressionnent par leur magnificence. Structurés selon un plan d’une géométrie rigoureuse, les différents espaces se répartissent de part et d'autre de larges perspectives qui se déploient comme des allées triomphales.
La miniature ci-dessus nous montre un jardin à l’époque d’Akbar. Deux jardiniers à pied d’œuvre s’activent à son embellissement. L’œuvre est attribuée à Mahesh, l’un des dix-sept peintres que compta l’atelier impérial. Il est le seul parmi eux à avoir reçu l'insigne honneur de voir son nom mentionné dans la grande biographie de l'empereur rédigée par l’historien de cour Abu Fazl.
Le jardin d’Akbar nous étonne par son originalité. Il nous révèle la personnalité chaleureuse du souverain et le syncrétisme culturel qu’il pratiqua durant son règne. Arbres et fleurs se côtoient dans une joyeuse profusion et mélange des genres. Aucun espace n’est clairement défini, même la symétrie, pourtant si prégnante dans l'art islamique, n’est respectée. Le jardin nous donne l’impression d’être livré à la générosité et au bon vouloir des lois naturelles. Mais on devine que derrière ce désordre apparent, une volonté savante et réfléchie a dû guider la main des ouvriers. Ce jardin exemplifie d’une certaine manière la politique habile, faite d’alliances matrimoniales et d’ouverture œcuménique, qu’Akbar sut mettre en œuvre pour unifier sous son autorité, dans une coexistence pacifique, l’extraordinaire mosaïque des peuples et des religions composant son empire.
La miniature comporte deux cartouches dans lesquelles les premiers vers d'un poème sont insérés. Ils nous invitent au bonheur et à pénétrer dans le délicieux jardin :
C'est le jour du jardin, des réjouissances et de la joie
C'est le jour du marché de la rose et du basilic
La poussière s'est mélangée avec le musc et l'ambre
La robe du zéphyr répand mille parfums et senteurs.


Babur supervisant la construction d'un jardin


Détail

jeudi 18 juillet 2013

Shab-e barat : la nuit du pardon

Couple sur une terrasse la nuit de Shab-e barat, Ecole moghole, Faizabad, vers 1765. Cette image est disponible en puzzle 1000 pièces sur le site : www.sindbad-puzzle.com

 
Assis enlacé sur une terrasse en marbre blanc, tout près d’un pavillon à la décoration raffinée, un couple partage des moments d’intimité par une belle nuit illuminée par les feux d’artifices et les innombrables luminaires disposés sur le pourtour des édifices. C’est la nuit de la Shab-e barat ou « nuit du pardon, de la délivrance ». Elle est célébrée au soir du 14e jour de Shaban, le mois qui précède celui de Ramadan. Selon la tradition islamique, durant cette nuit, les œuvres des hommes montent aux cieux, Dieu les recueille puis en fonction du mérite de chacun prescrit dans le livre des décrets leur destin pour les douze mois à venir. Cette nuit est également investie d'une bénédiction spéciale : la miséricorde de Dieu y descend sur terre et enveloppe les humains pour leur offrir le pardon. Les hommes sont encouragés à faire de même en s’accordant mutuellement l’absolution. Il est fortement recommandé de jeûner les 13e, 14e et 15e jours de Shaban. Ils sont considérés comme particulièrement propices pour la vie spirituelle et préparent mentalement le croyant au jeûne du mois de Ramadan. La Tradition islamique nous montre le Prophète jeûnant durant ces trois jours et passant la 14e nuit en prière. Enfin, c’est également une nuit où les ancêtres sont spécialement remémorés : des supplications sont adressées à Dieu pour leur repos éternel.
En Inde et dans le monde persan, la nuit de Shab-e barat était fêtée en grande pompe et donnait lieue à des réjouissances populaires. On éclairait la nuit en allumant des milliers de lampes et en tirant des feux d’artifices. L’extrait ci-dessous, tiré des Mémoires de l’empereur Jehangir (m. 1627), nous offre un aperçu de l’ampleur de ces festivités à l’époque moghole.

« Le 14e jour du mois de Shaban auquel correspond le Shab-e barat, j’ordonnai la tenue d’une réception dans les appartements du palais de la Begum Nur Jehan, situé au milieu d’immenses bassins. Je convoquai princes et courtisans à se joindre à un somptueux banquet qui fut préparé par la Begum. J’ordonnai que des coupes remplies de boissons enivrantes soient servies à chacun selon son bon vouloir mais tout en recommandant aux participants d'adopter une conduite digne de leur rang et de leur statut. Toutes sortes de viandes rôties et de fruits savoureux furent déposés devant les invités. Ce fut une réception magnifique. En début de soirée, lampes, lumignons et lanternes furent allumés et placés tout autour des plans d’eau et au-dessus des bâtiments. Un feu d’artifice impressionnant, de ceux que l’on n’a jamais vu de mémoire d’hommes fut tiré. Le ciel fut tout entier illuminé. La lueur projetée par le feu d’artifice, les lampes et les luminaires fut telle que les plans d’eau ressemblaient à des plaines en feu. On se livra ensuite à de monumentales réjouissances, et les convives burent plus que de raison. »

La nuit de Shab-e barat, Delhi, style de Govardhan, vers 1735


Artificier, Anonyme, Calcutta, vers 1794. La peinture a été réalisée selon le style hybride de la Compagnie des Indes britannique qui s'épanouit.au XVIIIe et XIXe siècles sous l'influence européenne et le patronage des Anglais.

samedi 29 juin 2013

Inayat Khan à l'agonie

Inayat Khan agonisant, Balchand ?, vers 1618

Inayat Khan était un des serviteurs intimes de l'empereur moghol Jehangir. On le voit ici, assis sur une couche au milieu de traversins imposants, d'une maigreur cadavérique, les yeux perdus dans le vide. Ses addictions à l'alcool et à l'opium auront eu raison de lui. C'est sans doute avec impatience qu'il doit attendre Azraël, l'ange de la mort, qui en emportant son âme le délivrera de ses souffrances physiques.
La composition nous offre une vision poignante d'un homme sur le seuil de la mort. Les larges coussins aux couleurs vives contrastent avec le corps livide du mourant. Le gros traversin noir semble nous indiquer que la camarde est désormais devenue son compagnon intime et inséparable. Les murs ont pris une teinte sépulcrale et les draps s'apparentent à un linceul. Pourtant, il se dégage toujours du visage du malheureux une dignité, une gravité, voire même une certaine élégance qui viennent conférer à son agonie une épreuve digne d'un héros grec ou d'un prophète biblique. Des gribouillis situés sur un coin du drap semblent attribuer la peinture à Balchand, grand miniaturiste du XVIIe siècle.
Dans ses Mémoires, Jehangir nous révèle l'origine de cette miniature. Cet extrait en dit également long sur certains aspects de la vie à la cour moghole, notamment sur la consommation, largement répandue, de stupéfiants. Plusieurs souverains et princes, dont Jehangir, moururent alcooliques ou opiomanes.

"En ces jours me parvint la nouvelle de la mort d'Inayat Khan. C'était un de mes attendants intimes. Il s'adonnait à l'opium, ainsi qu'à la boisson chaque fois qu'il en avait l'occasion, et le vin l'avait progressivement rendu fou. Etant de constitution fragile, il en buvait plus que son corps n'en pouvait absorber. Il fut bientôt atteint de diarrhée et, de faiblesse, s'évanouit à deux ou trois reprises. Sur mon ordre, Hakim Rukna appliqua des remèdes, mais la méthode employée, quelle qu'elle fût, ne donna aucun résultat. En même temps, une faim étrange envahit le malade, et bien que le médecin s'efforçât de lui interdire la nourriture, à l'exception d'un repas toutes les vingt-quatre heures, il ne pouvait se retenir. Il lui arrivait aussi de se jeter sur l'eau ou le feu comme un dément, jusqu'à se mettre dans un état lamentable. Enfin, il sombra dans une espèce de léthargie et devint extrêmement lent de gestes. Un peu avant cela, il m'avait demandé permission de se rendre à Agra. Je lui ordonnai de venir chercher l'autorisation de ce congé en ma présence. On me le mit sur un palanquin et on me l'amena. Il me parut si bas et si faible que j'en fus étonné. Il n'avait que la peau sur les os - et même ceux-ci semblaient s'être dissous. Beaucoup d'artistes se sont appliqués à peindre des visages émaciés, mais je n'avais jamais rien vu de comparable ou d'approchant au sien. Dieu de bonté, comment le fils d'un homme peut-il en arriver à une telle apparence ?
Comme c'était un cas très extraordinaire, je donnai à des peintres l'ordre de faire son portrait."

Croquis avant peinture de Inayat Khan agonisant. Le dessin frappe par son réalisme sans concession. Le page n'a plus que la peau sur les os, ses yeux sont vitreux et hagards, comme s'ils regardaient la mort approcher, vers 1618

lundi 27 mai 2013

L'album floral de Dara Shikoh

Page calligraphiée, Album floral de Dara Shikoh, vers 1641, Aga Khan Museum, Toronto


On dit souvent que si Dara Shikoh avait succédé à son père Shah Jehan à la tête de l'empire moghol, le destin et l'histoire de cette dynastie auraient certainement pris une toute autre tournure. Hélas, la providence en décida autrement. Le pauvre Dara Shikoh, homme à la sensibilité délicate, fin esthète et adepte d'un soufisme prêchant l'amour universel par delà les clivages confessionnelles fut évincé du pouvoir par son jeune frère, le rusé et sectaire Aurengzeb. Dans la lutte sans merci qu'ils se livrèrent pour la conquête du trône, le cadet réussit à l'emporter sur l'aîné en lui infligeant une défaite militaire sévère. Dara Shikoh fut capturé, emprisonné puis exécuté pour hérésie. Un comble pour ce prince érudit qui, désireux de promouvoir une compréhension mutuelle entre hindous et musulmans,  avait traduit les Upanishad du sanskrit au persan puis composé un livre  intitulé "Majma' al-bahrein" ("Le confluent des deux mers") dans lequel il s'efforçait de révéler les points de convergences entre l'islam et l'hindouisme.
Mais laissons là les aléas de l'histoire avec ses revers de fortune, turpitudes et injustices pour nous tourner vers les beautés consolatrices de l'art. Notamment vers l'un des plus beaux trésors de la peinture moghole : l'album floral de Dara Shikoh. Le prince fit réaliser l'ouvrage pour sa bien-aimée, la princesse Nadira Banu Bégum, comme nous l'atteste la tendre dédicace datée de 1641 : "Ce précieux album fut offert par Muhammad Dara Shikoh, le fils du conquérant Shah Jehan, à sa compagne très spéciale, son intime et sa confidente, la princesse Nadira Banu."
Le volume contient 68 miniatures, toutes d'un raffinement extraordinaire, essentiellement des études et des arrangements floraux, mais également quelques belles pages de calligraphies ainsi que de ravissants portraits de femmes, comme ceux de Jehanara, la soeur bien-aimée, ou encore de l'épouse chérie Nadira Banu. Cet album floral témoigne de l'attrait prononcé qu'avaient les Moghols envers les beautés de la nature, et l'origine de son inspiration peut être recherchée dans les herbiers européens introduits à la cour moghole par les jésuites et les voyageurs.

Roses et lilas, Album floral de Dara Shikoh, British Museum



Iris bleus avec papillon, Album floral de Dara Shikoh, British Museum

 
Dédicace personnelle de Dara Shikoh à son épouse Nadira Banu Bégum, Album floral de Dara Shikoh, British Museum


Portrait de Dara Shikoh par Murar, British Museum
 
Portrait de Nadira Banu Bégum, Album floral de Dara Shikoh, British Museum

jeudi 24 janvier 2013

Bibi ka Makbara : Le mausolée de la Dame

Le Taj Mahal ? Non. Bibi ka Makbara


Bibi ka Maqbara (« Le mausolée de la Dame ») fut édifié à Aurangabad, dans l’état du Maharashtra, à la fin du XVIIe siècle par le prince Azam Shah à la mémoire de sa mère Rabia Dawrani, la première épouse  de l’empereur Aurangzeb.
Le mausolée est également surnommé « le Taj Mahal du pauvre ». A l’origine, il devait rivaliser avec l’illustre monument érigé à Agra par le souverain Shah Jehan en l’honneur de sa bien-aimée épouse défunte Mumtaz Mahal. Mais le manque de ressources financières limitèrent les ambitions du prince qui dut se contenter d’un édifice aux dimensions, luxe et raffinement plus modestes que ceux du Taj Mahal.
Le mausolée est situé dans un jardin clos de 410 X 245 mètres. Comme le Taj Mahal, son architecture est basée sur une forme octogonale. L’entrée s’effectue par quatre porches voûtées (iwan) situées sur chaque façade. Un énorme dôme bulbeux chapeaute le bâtiment. Quatre pavillons (chhatri), situés aux angles supérieurs du bâtiment, resserrés entre le dôme central et les pinacles effilés, dressent leurs structures aux coupoles surdimensionnées. Le monument, par l’exiguïté des murs flanquant les entrées principales, dégage une impression d’étroitesse et de resserrement.  Les minarets placés aux quatre coins de la terrasse sont octogonaux, contrairement à ceux du Taj Mahal qui sont ronds.
Le marbre utilisé pour la construction provient des carrières de Jaipur. Le voyageur Tavernier dans ses mémoires nous raconte qu’il vit quelque trois cents chariots, alourdis par des plaques de marbre et tirés par une trentaine de bœufs, s’acheminer sur la route allant de Surat à Golconde.
Certaines sources attribuent l'initiative de l’édification du mausolée à Aurangzeb lui-même plutôt qu'à son fils. Quoi qu’il en soit, le Taj Mahal et le Bibi ka Maqbara sont des témoignages d’amour et de respect uniques au monde, adressés par des hommes à la mémoire des femmes de leur vie. Et cela de surcroît par des hommes qui appartenaient à une religion, l’Islam, perçue de nos jours comme misogyne.

Coupole


Entrée ajourée


Tournesols

mercredi 26 septembre 2012

La chasse à l'époque moghole


Le futur empereur Bahadur Shah à la chasse, école moghole, Inde


La méthode de chasse de prédilection des moghols était le qamargah ou l’encerclement, qui nécessitait le concours d’une grande armée. Gengis Khan et Tamerlan affectionnèrent particulièrement cette forme de chasse pour ses vertus d’entraînement militaire. Les soldats servaient de rabatteurs. Ils formaient un cercle immense puis avançaient progressivement de concert vers le centre.
Les chroniques nous ont conservé la mémoire d'une partie de chasse monumentale qui eut lieu en 1567. Une superficie couvrant près d’une centaine de kilomètres de diamètre fut délimitée par cinquante mille rabatteurs. Au bout d’un mois, ils réussirent à encercler les animaux, essentiellement des daims, sur une portion de terrain d’environ huit kilomètres. C'est alors qu'Akbar entra dans la zone de chasse. Il était accompagné de plusieurs courtisans. Il chassa seul au début, changeant d’armes selon les circonstances en employant tour à tour un arc, une épée, une lance, un mousquet et même un lasso. Pendant que l'empereur se livrait à la chasse, le cercle continuait à se refermer rendant du coup plus difficile le maintien des animaux dans le cadre du périmètre. Il arrivait que des bêtes prennent la fuite. Lors d'une partie de chasse organisée par le souverain safévide Shah Tahmasp en l'honneur de Humayoun des serviteurs laissèrent échapper des proies par mégarde. Ils furent mis à l’amende et eurent à payer pour chaque animal enfui, un cheval et une pièce de monnaie.
Akbar chassa dans le qamargah durant cinq jours. Après quoi, les nobles furent autorisés à prendre sa place, et après eux ce fut le tour des serviteurs de la cour et finalement des militaires et des soldats. La situation pouvait alors devenir particulièrement dangereuse, et Abul Fazl [ministre et hagiographe d'Akbar] rapporte qu’en deux occasions, des chasseurs tirèrent parti de la confusion générale pour régler leurs différends personnels avec certaines personnes. Une fois que la soldatesque avait eu sa part de gibier, des hommes réputés pour leur sainteté entrèrent en jeu pour implorer la grâce pour les bêtes survivantes.
Une autre pratique qui avait les faveurs de Akbar, était la chasse au léopard appelé « cheetah ». Son premier cheetah lui fut offert peu de temps après son arrivée en Inde en 1555 et l’empereur devint féru de cet étrange animal. Une partie de chasse au cheetah pouvait s’apparenter beaucoup à celle au faucon. Lorsqu'une proie était en vue, on retirait le bandeau couvrant les yeux du léopard. Celui-ci s'élançait alors sur sa cible. Une fois la besogne accomplie, il regagnait ses attaches auprès de son maître. Akbar prit un intérêt particulier dans le dressage des cheetahs. Ils étaient répartis en huit catégories différentes et leur ration était fixée en conséquence. On les revêtait de tenues serties de pierres précieuses et ils étaient emmenés à la chasse les yeux bandés, assis sur de magnifiques tapis. Lors d'une partie de chasse, en 1572, un cheetah qui accomplit l’exploit de capturer sa proie en bondissant par-dessus un ravin fut élevé au rang de chefs des léopards et reçut l’insigne honneur d’être précédé par un tambour lors des processions.
La chasse était un substitut à la guerre et les deux pouvaient s'avérer tout aussi dangereux pour les protagonistes. Encore à l'âge avancé de cinquante-quatre ans, Akbar était suffisamment téméraire pour prendre à bras le corps un cerf par ses bois. Il fut jeté à terre et reçut un coup à un testicule. Il resta alité pendant deux mois. Ce fut Abul Fazl qui reçut l'honneur suprême de passer la pommade sur les parties intimes de l'empereur."

Source : Extrait traduit de "The great moghuls", Bamber Gascoigne, London