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dimanche 16 juin 2013

Chaybani Khan : Une victoire élégante

Portrait de Chaybani Khan, oeuvre attribuée à Behzad, vers 1500


A votre avis, le personnage représenté ci-dessus, entouré de tous les outils indispensables à l'écriture (encre, calame, règle...), est un calligraphe ? un peintre ? un scribe ? Aucun des trois. C'est un Seigneur de la guerre : Chaybani Khan (mort en 1510). Il vient tout juste de conquérir la brillante Hérat après avoir placé sous son joug la Transoxiane et sa splendide capitale Samarkande. Bien qu'ayant passé la plus grande partie de sa vie à cheval, à guerroyer par monts et vaux, Chaybani Khan est un amoureux des arts et des lettres, lui-même poète à ses rares heures perdues. Au lieu de se représenter en conquérant, chevauchant un fier destrier, ou paré de tous les attributs du pouvoir, il a choisi de se faire illustrer entouré des instruments de calligraphie afin de transmettre à la population l'image d'un homme simple, amoureux et protecteur des arts, de la science et de la culture. Seul le mouchoir, insigne de souveraineté en Perse, assorti à son caftan et qu'il tient dans sa main gauche, vient de manière discrète indiquer son statut de souverain. Par cette image avenante, paisible et décalée pour un vainqueur, le nouvel homme fort de Hérat veut rassurer la population cultivée et raffinée de la ville. Bien que d'origine turque, il n'est pas le barbare des steppes que l'on pourrait s'imaginer. Que les bonnes gens se rassurent, il veillera comme ses prédécesseurs, à la prospérité de la ville et maintiendra son statut de centre intellectuel de la région.
Le portrait est attribué à Behzad comme le mentionne la belle calligraphie dorée insérée dans deux cartouches aux arabesques fleuries. Le fond de l'image composé de larges aplats de couleurs vives contribue à rehausser la présence imposante du personnage. Bien que n'étant pas sur un trône, mais accoudé à un énorme coussin noir, Chaybani Khan possède néanmoins une majesté toute royale. On remarquera le réalisme des traits au niveau du visage. C'est bien un portrait réel que nous avons en face de nous, exemple particulièrement rare pour l'époque dans la miniature. C'est à Behzad que l'on attribue l'introduction du réalisme dans la peinture persane. Il faudra pourtant attendre le XVIIe siècle pour que le portrait, sous l'influence occidentale, connaisse son plein développement à la cour des Grands Moghols en Inde.

samedi 15 juin 2013

La calotte rouge du chiisme

Le vizir Buzurghmihr initiant le roi Khusraw aux échecs, manuscrit du Shah Name de Shah Tahmasp, XVIe siècle


Dans nombre de miniatures, nous voyons des personnages portant d'élégants turbans fichés d'un bâton rouge ou noir. Ce couvre-chef devint à la mode à l'époque de Shah Tahmasp. Il indique l'appartenance de l'individu au chiisme, ce courant de l'Islam qui considère que le Prophète a désigné Ali comme son successeur à la tête de la communauté musulmane. La symbolique des couleurs rouge ou noire, renvoie au martyr de l'Imam Hussain qui fut massacré avec ses compagnons à Kerbala en 680 par les troupes omeyyades du calife al-Yazid. Ce n'est qu'avec l'accession en 1501 de Shah Ismaël sur le trône d'Iran que le chiisme deviendra la religion officielle de l'Etat. Le nouveau souverain, par une politique de prosélytisme violent, parviendra à faire basculer les persans, majoritairement sunnites jusqu'à là, du côté chiite. Suivant l'exemple de Shah Ismaël, de nombreux artistes, tel le grand Behzad, se convertiront au chiisme.

Khosrow et Shirin dans un jardin, XVIe siècle

vendredi 14 juin 2013

Les secrets de l'Inde au temps du Taj Mahal

Jean-Michel Billioud, Les secrets de l'Inde au temps du Taj Mahal, Bayard



Sindbad PUZZLE a aimé ce livre pour enfants qui nous entraîne au coeur de l'Inde des Grands Moghols. Ecrit dans un langage simple et clair, le livre nous offre une vue panoramique sur l'histoire, les arts et la société indiennes durant l'époque moghole. L'auteur s'attarde plus particulièrement sur le règne de Shah Jehan, le grand bâtisseur du Taj Mahal, cette merveille architecturale qui témoigne de l'amour d'un homme pour sa bien-aimée disparue mais aussi de la richesse de toute une civilisation fondée par les descendants de Gengis Khan sur le continent indien.
L'extrait ci-dessous nous décrit la première rencontre du prince Khurram, le futur Shah Jehan, avec son épouse adorée Mumtaz Mahal :

"Coup de foudre au palais

Chaque année, un grand bazar se tient dans le palais impérial de Jehangir. Ce jour-là, les femmes et les filles des princes et des hauts dignitaires prennent la place des commerçants pour quelques heures. Comme dans un carnaval, les riches remplacent les pauvres, et les plus misérables, les grands seigneurs.
Alors que la fête bat son plein, le prince héritier découvre la ravissante Arjumand Bânu Begam derrière un étalage de soieries et verroteries. Âgée de 15 ans, elle est la fille d'un haut dignitaire de la cour. 
Séduit par cette jolie marchande, le prince lui demande le prix de l'un de ses bijoux. Malicieusement, la jeune fille prétend alors que même un prince ne peut l'acheter. Vexé, le fils de l'empereur tend la somme astronomique exigée avant de la quitter. Il ne l'oubliera pas.
Dès le lendemain, Shah Jehan aurait demandé à son père, l'empereur Jehangir, la permission de l'épouser. Le jeune prince devra patienter cinq ans avant de se marier. La cérémonie a lieu le 27 mars 1612, une date fixée par l'astrologue de la cour."

Source : Les secrets de l'Inde au temps du Taj Mahal, Jean-Michel Billioud, Bayard

lundi 27 mai 2013

L'album floral de Dara Shikoh

Page calligraphiée, Album floral de Dara Shikoh, vers 1641, Aga Khan Museum, Toronto


On dit souvent que si Dara Shikoh avait succédé à son père Shah Jehan à la tête de l'empire moghol, le destin et l'histoire de cette dynastie auraient certainement pris une toute autre tournure. Hélas, la providence en décida autrement. Le pauvre Dara Shikoh, homme à la sensibilité délicate, fin esthète et adepte d'un soufisme prêchant l'amour universel par delà les clivages confessionnelles fut évincé du pouvoir par son jeune frère, le rusé et sectaire Aurengzeb. Dans la lutte sans merci qu'ils se livrèrent pour la conquête du trône, le cadet réussit à l'emporter sur l'aîné en lui infligeant une défaite militaire sévère. Dara Shikoh fut capturé, emprisonné puis exécuté pour hérésie. Un comble pour ce prince érudit qui, désireux de promouvoir une compréhension mutuelle entre hindous et musulmans,  avait traduit les Upanishad du sanskrit au persan puis composé un livre  intitulé "Majma' al-bahrein" ("Le confluent des deux mers") dans lequel il s'efforçait de révéler les points de convergences entre l'islam et l'hindouisme.
Mais laissons là les aléas de l'histoire avec ses revers de fortune, turpitudes et injustices pour nous tourner vers les beautés consolatrices de l'art. Notamment vers l'un des plus beaux trésors de la peinture moghole : l'album floral de Dara Shikoh. Le prince fit réaliser l'ouvrage pour sa bien-aimée, la princesse Nadira Banu Bégum, comme nous l'atteste la tendre dédicace datée de 1641 : "Ce précieux album fut offert par Muhammad Dara Shikoh, le fils du conquérant Shah Jehan, à sa compagne très spéciale, son intime et sa confidente, la princesse Nadira Banu."
Le volume contient 68 miniatures, toutes d'un raffinement extraordinaire, essentiellement des études et des arrangements floraux, mais également quelques belles pages de calligraphies ainsi que de ravissants portraits de femmes, comme ceux de Jehanara, la soeur bien-aimée, ou encore de l'épouse chérie Nadira Banu. Cet album floral témoigne de l'attrait prononcé qu'avaient les Moghols envers les beautés de la nature, et l'origine de son inspiration peut être recherchée dans les herbiers européens introduits à la cour moghole par les jésuites et les voyageurs.

Roses et lilas, Album floral de Dara Shikoh, British Museum



Iris bleus avec papillon, Album floral de Dara Shikoh, British Museum

 
Dédicace personnelle de Dara Shikoh à son épouse Nadira Banu Bégum, Album floral de Dara Shikoh, British Museum


Portrait de Dara Shikoh par Murar, British Museum
 
Portrait de Nadira Banu Bégum, Album floral de Dara Shikoh, British Museum

mercredi 6 février 2013

Inde moghole : Art, Culture et Empire



Jusqu'au 2 avril 2013 se tient à Londres, à la British Library, une exposition exceptionnelle sur l'Inde moghole.Elle examine, pour la première, l’intégralité des 300 années de règne d’un des plus puissants et somptueux empires que le monde ait jamais vu.
Inde moghole : Art, Culture et Empire retrace non seulement l’évolution de l’art moghol et de l’empire du XVIe siècle au XIXe siècle à travers plus de 200 peintures et objets raffinés, mais fait la lumière sur la vie quotidienne à la cour des moghols grâce à l’apport de manuscrits enluminés récemment découverts dans les extraordinaires collections des bibliothèques de l’Asie Centrale et du Sud.
Malini Roy, Conservateur au Département des Arts Visuels à la British Library et Commissaire de cette exposition, souligne que Inde moghole ouvre des perspectives entièrement nouvelles sur la richesse de l’héritage culturel des Moghols. Les visiteurs parcourent leur monde extravagant à travers des objets remarquables comme une couronne en or massif, un chasse-mouche serti de bijoux, des portraits de souverains, des armures équestres ainsi que objets de la vie quotidienne comme un livre de recettes de cuisine ou des journaux intimes.

 Pour en savoir plus sur le sujet :  https://lonlib.co.uk/

Pour être orienté sur la page de l'exposition à la British Library, cliquer ici



Couronne moghole

Manche de chasse-mouche en jade et serti de pierres précieuses

jeudi 24 janvier 2013

Bibi ka Makbara : Le mausolée de la Dame

Le Taj Mahal ? Non. Bibi ka Makbara


Bibi ka Maqbara (« Le mausolée de la Dame ») fut édifié à Aurangabad, dans l’état du Maharashtra, à la fin du XVIIe siècle par le prince Azam Shah à la mémoire de sa mère Rabia Dawrani, la première épouse  de l’empereur Aurangzeb.
Le mausolée est également surnommé « le Taj Mahal du pauvre ». A l’origine, il devait rivaliser avec l’illustre monument érigé à Agra par le souverain Shah Jehan en l’honneur de sa bien-aimée épouse défunte Mumtaz Mahal. Mais le manque de ressources financières limitèrent les ambitions du prince qui dut se contenter d’un édifice aux dimensions, luxe et raffinement plus modestes que ceux du Taj Mahal.
Le mausolée est situé dans un jardin clos de 410 X 245 mètres. Comme le Taj Mahal, son architecture est basée sur une forme octogonale. L’entrée s’effectue par quatre porches voûtées (iwan) situées sur chaque façade. Un énorme dôme bulbeux chapeaute le bâtiment. Quatre pavillons (chhatri), situés aux angles supérieurs du bâtiment, resserrés entre le dôme central et les pinacles effilés, dressent leurs structures aux coupoles surdimensionnées. Le monument, par l’exiguïté des murs flanquant les entrées principales, dégage une impression d’étroitesse et de resserrement.  Les minarets placés aux quatre coins de la terrasse sont octogonaux, contrairement à ceux du Taj Mahal qui sont ronds.
Le marbre utilisé pour la construction provient des carrières de Jaipur. Le voyageur Tavernier dans ses mémoires nous raconte qu’il vit quelque trois cents chariots, alourdis par des plaques de marbre et tirés par une trentaine de bœufs, s’acheminer sur la route allant de Surat à Golconde.
Certaines sources attribuent l'initiative de l’édification du mausolée à Aurangzeb lui-même plutôt qu'à son fils. Quoi qu’il en soit, le Taj Mahal et le Bibi ka Maqbara sont des témoignages d’amour et de respect uniques au monde, adressés par des hommes à la mémoire des femmes de leur vie. Et cela de surcroît par des hommes qui appartenaient à une religion, l’Islam, perçue de nos jours comme misogyne.

Coupole


Entrée ajourée


Tournesols

mardi 15 janvier 2013

Le Khamseh de Nezami de l'empereur Akbar

Reliure du Khamsa de Nezami, Gouache sur cuir laqué, Ecole moghole, vers 1590, Lahore



"Le manuscrit du Khamsa de Nezâmi (m. vers 1208) appartient à la dernière époque du long règne de l'empereur Akbar ; il a été réalisé après le départ de la cour en 1585 de Fathpûr pour Lahore. Ce n'est pas le premier exemplaire des «Cinq Poèmes» de Nizâmï commandé par ce souverain si passionné de livres et qui avait appris lui-même l'art de la miniature.

L'excécution des peintures a été demandée au fameux Khwâja Abd al-Samad et à vingt peintres hindous (dont les noms ont été notés par l'un des bibliothécaires impériaux en dessous des peintures), auxquels il faut peut-être ajouter un vingt-et-unième artiste dont le nom serait à lire Lâqï ou Malâqi (?) et qui aurait peint les visages des personnages au folio 165 verso. La peinture du folio 65 est aussi l'œuvre de plusieurs artistes, dont l'un, Dhanrâj, a peint les visages. Cette pratique est ancienne dans la peinture persane et l'on en trouve un exemple dans le manuscrit Supplément persan 985 de la Bibliothèque nationale de France (Bukhara, 1540), où une peinture est signée de trois artistes, dont l'un est lui aussi le peintre des visages (chihra).

Pour sa part, l'enluminure de la Khamsa d'Akbar a été réalisée par Khwàja Jân Naqqâsh qui a signé deux des frontispices enluminés. Un des frontispices s'orne de deux magnifiques figures de l'oiseau sîmurgh.
Dans son état actuel le manuscrit compte 325 feuillets. La totalité du texte a été calligraphiée entre 1593 et 1595 à Lahore par le très fameux maître Abdal-Rahïm Kâtib Haravï, surnommé «calame d'ambre» ('anbarin-qalam). Une des enluminures porte la date de 1595 ou 1596. L'ensemble des peintures peut être daté de cette période, à l'exception de la très célèbre peinture ajoutée au dernier feuillet entre 1611 et 1620, sous le règne de Jahângïr. Celle-ci, qui entoure le colophon, est l'œuvre du peintre Dawlat et représente le fameux calligraphe au travail en présence du peintre, qui, bien que n'ayant pas participé à l'illustration de la Khamsa, a réalisé ici son autoportrait, avec entre les mains l'une de ses œuvres. A l'origine, avant que certains feuillets ne soient retirés du manuscrit, cette Khamsa était illustrée de 44 peintures - exception faite de la scène finale - et parmi celles-ci il y en avait quatre pour accompagner le texte du Makhzan al-Asrâr, onze pour l'histoire de Chosroès et de Shïrïn, sept pour celle de Laylâ et Majnûn et quatre pour les Haft Paykar, un texte qui est d'ordinaire beaucoup plus abondamment illustré. Ici, c'est en revanche l’Iskandar-nâma, dernier des cinq poèmes de Nizâmï, qui se trouve particulièrement privilégié et comporte 15 peintures.

Le programme d'illustration demandé aux peintres de cette Khamsa mérite qu'on s'y arrête. Parmi les scènes représentées, il en est certes qui appartiennent au répertoire traditionnel des manuscrits de Nizâmï, comme la rencontre de Sanjar et de la vieille femme, par La'l, ou beaucoup des scènes du Khusraw et Shïrïn, ou encore le cycle de Majnûn (avec une insistance particulière sur les scènes montrant un tombeau - il y en a trois dans le manuscrit). On observe d'ailleurs que Majnûn, tel qu'il est représenté dans le manuscrit, se retrouve dans la peinture moghole tardive, ce manuscrit ayant pu servir de modèle pour les artistes indiens. Mais à côté de toutes les scènes habituelles dans les Khamsa iraniennes, traitées ici à la manière de l'école akbarienne de la fin du XVIe siècle, on trouve des scènes extrêmement originales, parmi lesquelles le roi emporté par un oiseau (œuvre de Dharmdâs), la princesse réalisant son autoportrait (par Jaganâth), ou la double peinture qui représente Iskandar en train de contempler des artisans fabricant les premiers miroirs (par Nânhâ). Une autre peinture exceptionnelle est celle où l'on voit Mânï en train de peindre l'image d'un chien écorché (œuvres de Sûr Gujarâtï). Très célèbre est la représentation de Khizr baignant le cheval d'Iskandar dans la fontaine de Vie (par Kanak Singh Chela). On peut encore signaler l'image de Mâriya et des prétendus alchimistes (par Sânvala), ou de Platon jouant de l'orgue pour charmer les animaux (par Maddû). Avec d'autres scènes comme la peinture de Gujarâtï (Iskandar et sa caravane parmi les pierres de toutes couleurs) ou celles de Mukund et de La'l qui montrent Iskandar et la prêtresse de Qandahar qui veut qu'on épargne l'idole, c'est la geste d'Alexandre qui a donné lieu au plus grand nombre de créations originales.
Barbara Brend [1] montre quelles ont pu être les préoccupations d'Akbar en commandant les peintures de cette Khamsa : une attention spéciale au thème de la royauté et de son exercice ; l'intégration des influences européennes dans la représentation du monde indien; la représentation de sculptures hindoues ; le souvenir de sa clémence à Qandahar ; celui de ses victoires au Rajasthan. Les représentations de personnages réels ne sont pas absentes du manuscrit : Akbar lui-même au milieu des musiciens, dans la peinture de Miskïna ou encore le musicien qui pourrait être 'Ali Khan Karori ou plus vraisemblablement Misri Singh"

Source : Francis Richard, in Revue Persée

[1] Barbara Brend, auteur de The Emperor Akbar's Khamsa of Nizami, Londres



Mani peignant un chien écorché, vers 1590, Lahore


Alexandre le Grand observant la fabrication des miroirs, page de gauche, vers 1590, Lahore


Alexandre le Grand observant la fabrication des mirroirs, page de droite, vers 1590, Lahore








Calligraphie de Ambarin Qalam, vers 1590, Lahore


Collophon montrant le peintre Dawlat (à gauche) et le fameux calligraphe Ambarin Qalam (Calame d'ambre), début XVIIe siècle, Ecole moghole

jeudi 10 janvier 2013

Le Hamza Nama (Le Livre de Hamza)

Le démon Arghan apporte un coffre rempli d'armes, 1562-1577, Epoque moghole, 67 X 52 cm., Brooklyn Museum. Émergeant des eaux turbulentes, le démon Arghan, à l'aspect monstrueux, vole au secours de l'Emir Hamza en le ravitaillant avec une malle pleine d'armements. Hamza est représenté avec tous les attributs de la souveraineté (dais, estrade, chasse-mouche agité sur lui...). On remarquera que les personnages sont vêtus selon la mode moghole bien que le récit se déroule durant l'apostolat de Muhammad.


Quelques années après son accession au pouvoir en 1556, à l'âge de quatorze ans, le jeune souverain moghol Akbar, tout feu tout flamme, à l'imagination débordante et enflammée par les prouesses guerrières des héros du passé, ordonne en 1562-64 la réalisation d'une oeuvre monumentale récapitulant les exploits héroïques et légendaires de l'Emir Hamza, l'oncle du Prophète Muhammad. Ce sera le Hamza Nama ou le Livre de Hamza. Le projet s'étalera sur une quinzaine d'année, mobilisera plus d'une centaine d'artistes indiens, et sera placé sous la direction de deux éminents peintres persans Abd al-Samad et Mir Sayyed Ali.
Le livre comprendra une quinzaine de volumes, chacun illustré par au moins une centaine de peintures, d'un format exceptionnel (75 X 55 cm. environ), exécutées sur des morceaux de tissus collés sur du papier cartonné avec au verso le récit des scènes représentées. Au vu de la dimension des pages, on pense que le livre devait être lu en audience publique, devant des spectateurs, lors de soirées de divertissement. Les peintures devaient être brandies à bout de bras pour servir d'illustrations. Il faut garder à l'esprit que la geste de Hamza était composée d'un ensemble de légendes que l'on se transmettait oralement de génération en génération. Elles étaient colportées à travers le monde musulman par des ménestrels ou des soufis gyrovagues.
Quand on feuillette les peintures, on reste frappé par l'énergie, le tumulte, la fébrilité jubilatoire qui se dégagent des compositions. Les eaux forment des remous boursouflés où naviguent d'étranges et fantastiques créatures prêtes à dévorer hommes, bêtes et bateaux. Les personnages s'affairent dans tous les sens en une joyeuse sarabande. Les animaux, grands ou petits, pullulent et se mélangent aux hommes dans une joyeuse confusion. C'est tout un tourbillon de couleurs, de formes et de figures qui s'étale sur toute la surface de la page pour le plus grand bonheur des yeux. On demeure étourdi par la quantité de détails à relever, à observer, à admirer. Pourtant, il faut bien avouer que la qualité des peintures est inégale. Les diverses influences persane, indienne et européenne au sein de l'atelier ont conduit à un éclectisme artistique qui, vu l'ampleur de la tâche, souffre d'un manque de cohérence et d'unité. Mais c'est aussi pour ces défauts que le Hamza Nama constitue un document unique pour l'histoire de l'art. Il nous permet de suivre l'émergence et l'élaboration d'une identité artistique spécifiquement moghole tout au long des années consacrées à sa réalisation.
De ce magnifique livre, qui devait contenir des milliers de pages, à peine deux cents sont parvenus jusqu'à nous, le reste ayant été perdu au cours des aléas de l'histoire mouvementée de l'Inde. Mais, ils nous donnent un aperçu sur l'ambition affichée par les souverains moghols de produire sur le sol indien des œuvres d'art en mesure de rivaliser avec les plus grandes réalisations picturales du monde persan.

La page illustrée du Hamza Nama était composée de quatre couches successives. La peinture, réalisée sur du tissu, était collée sur un carton. Le texte, calligraphié sur une feuille de papier, était collé sur un morceau de tissu. Ce tissu était ensuite plaqué sur le dos du carton formant ainsi le verso de l'image.


Un roi décapite un démon, 1565-1577, Ecole moghole, V&A Museum. Un souverain, reconnaissable à son aigrette, attrape par les cheveux un démon pour le tuer. On reconnait les fameux nuages chinois provenant de l'influence persane. Les témoins de la scène de bravoure sont représentés dans des poses convenues de surprise, d'étonnement ou d'admiration.

Amr, ami de Hamza, s'introduit par ruse dans le château des sorciers en se faisant passer pour un chirurgien. Après les avoir drogués, il délivre un compagnon retenu par eux.

Le géant Zumuddur reçoit des visiteurs dans son repaire dans les montagnes.


Hamza, tué à la bataille d'Uhud, est décapité et mutilé par Hind bint Utbah

Le récit relatif à la scène était calligraphié sur une page collée au dos de l'image

dimanche 2 décembre 2012

Sindbad PUZZLE à l'Institut du Monde Arabe




Les puzzles Sindbad sont désormais disponibles à la vente à la librairie-boutique de l'Institut du Monde Arabe à Paris. Cette boutique par sa richesse (livres, CD, DVD, carterie, artisanat...) est un lieu de ressources incontournable pour toute personne désireuse de découvrir le monde arabe dans toute sa diversité culturelle et historique.
La boutique est ouverte tous les jours sauf le lundi de 10h à 19h.

Mille et une Nuits à l'Institut du Monde Arabe





Du 27 novembre au 28 avril 2013, l'Institut du Monde Arabe à Paris présente une exposition unique et exceptionnelle sur ce recueil d'histoires fabuleuses que constituent les Mille et une Nuits.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour être dirigé sur la page de l'exposition de l'Institut du Monde Arabe :


lundi 5 novembre 2012

William Dalrymple, Le Moghol Blanc, aux éditions Noir sur Blanc

4e de couverture :

James Achilles Kirkpatrick débarque sur la côte orientale de l'Inde en 1779, habité par une dévorante ambition d'officier dans l'armée de Madras de la Compagnie anglaise des Indes orientales ; il est fort désireux de se faire un grand nom dans la conquête et l'assujettissement du sous-continent indien. Mais, ironie de l'Histoire, le destin en décide autrement, et c'est lui qui est conquis, non par une armée, mais par une princesse indienne et musulmane. En effet, Kirkpatrick vient d'être nommé, à l'âge de 34 ans, pendant l'insupportable été caniculaire de 1797, Lord Résident britannique de la Compagnie anglaise des Indes orientales à la cour du nizam d'Hyderabad, où il aperçoit Khair un-Nissa, "La Plus Admirable d'Entre Toutes", une sublime beauté âgée de seulement 14 ans, petite-nièce du premier ministre du nizam et descendante du Prophète. Tombé fou amoureux de Khair, au point d'en oublier toute ambition, il relève de nombreux défis afin de l'épouser. Khair, déjà fiancée à un noble d'Hyderabad, vit enfermée derrière le purdah, ce lourd rideau qui soustrait les femmes résidant dans le zenana, le harem, au regard des hommes. Kirkpatrick se convertit à l'islam et épouse enfin la bégum Khair un-Nissa en 1800. Selon certaines sources indiennes, il devint même agent double au service d'Hyderabad contre les intérêts de la couronne. Il n'existe personne d'autre que William Dalrymple pour transformer l'histoire vraie d'un grand amour entre un diplomate anglais et une princesse indienne en une envoûtante et brûlante saga mêlant passion, séduction et trahison sur fond d'intrigues de harem et d'espionnage. Le Moghol Blanc déroule, en une grandiose fresque épicée, l'histoire colorée et souvent turbulente de l'Inde au XVIIIe siècle.

Avis personnel :

Avec Le Moghol Blanc, nous sommes transportés dans l’Inde moghole de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Les britanniques commencent à étendre doucement mais sûrement leur emprise sur tout le pays. L’hégémonie moghole réalisée quelques décennies plus tôt par Aurangzeb est sérieusement entamée par l’émergence dans les provinces de l'Empire de sultanats locaux qui se constituent des fiefs aussi étendus que la France. Ces principautés sont à l’apogée de leurs puissances militaire et financière. Leur cour brille par l’élégance et l’extrême raffinement d'une vie culturelle, artistique et intellectuelle intenses. On s’arrache à prix d’or les poètes. Les courtisanes rivalisent entre elles de trésors d’ingéniosité pour distraire et émerveiller par leurs talents artistiques ou leurs charmes l'assistance des notables. La langue ourdoue, en plein essor, commence à supplanter le Persan et devient le moyen d’expression privilégié des poètes qui composent des ghazals (poèmes lyriques) et se livrent à des joutes poétiques lors des soirées de mushaïras (poèsie) organisées dans les havélis (villas luxueuses) et les palais. Parmi les européens qui s’aventurent dans ces sultanats, nombreux sont ceux qui tombant sous le charme de cette vie de cour fastueuse, adoptent alors le mode de vie de leurs princes, s'habillent selon la mode moghole, épousent des bibis indiennes, se constituent des harem et pour certains se convertissent même à l'Islam. Les indiens désignaient ces européens de moghols blancs.
Le livre nous dépeint une époque où la religion du Prophète Muhammad fascinait les occidentaux, elle était copiée et enviée, admirée et respectée. Avec l’emprise croissante de la puissance britannique sur l’Inde et le rapport des forces s’inversant au fil du temps, les Anglais adoptèreront une attitude de plus en plus distante, méprisante voire arrogante envers leurs sujets indiens. Cette attitude conduira à la révolte des Cipayes en 1857, la plus grande mutinerie que la Couronne britannique ait jamais eue à faire face dans ses colonies. Cette guerre sera la première d'une longue série dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde. La terrible répression que vont mener les Anglais aboutira à l'extinction de la prestigieuse dynastie des moghols avec la déposition de son dernier souverain en 1857, le très affable Bahadur Shah Zafar.
Mais le Moghol Blanc est avant tout une histoire d'amour entre un major de l'armée britannique, James Kirkpatrick, et la belle Khair-un-Nissa, fille d'un notable musulman. William Dalrymple, tout au long des quelques cinq cents pages, parvient à nous tenir en haleine avec leur idylle en distillant avec brio les multiples rebondissements. Pour la reconstituer, il s'est essentiellement appuyé sur une abondante relation épistolaire laissée par les différents acteurs de l'histoire.
Le livre est un monument d’érudition, pourtant à aucun moment il ne sombre dans l’académisme grâce au talent de vulgarisateur de l’auteur. Le Moghol Blanc enchantera tous les dilettantes tant il regorge de digressions sur la vie culturelle, urbaine, et sociale à l'époque moghole.  Le lecteur y découvrira une époque où l'Islam était synonyme de culture, de raffinement, d'art de vivre, d'élégance et de beauté.

jeudi 25 octobre 2012

Bamber Gascoigne : The Great Moghuls

Bamber Gascoigne, The Great Moghuls, Robinson Publishing

4e de couverture :

Bamber Gascoigne's classic book tells of the most fascinating period of Indian history, the sixteenth and seventeenth centuries, when the country was ruled by the extraordinarily talented dynasty of emperors known to European travellers as 'the Great Moghuls', for their almost limitless power and incomparable wealth. Here is a unique picture of the way of life of India's most flamboyant rulers - their sublime palaces, their passions, art, science and religion, and their sophisticated system of administration that stabilized the greater part of India and was later adopted by the British. Acclaimed by travellers and scholars alike, and beautifully illustrated in colour, this is a book for anyone with an interest in India's glorious past and achievements.

Avis personnel :

Bien que publié pour la première fois en 1971, "The Great Moghuls" de Bamber Gascoigne reste toujours une des références pricipales sur l'histoire de la dynastie moghole. Le livre couvre la période  allant de la conquête de l'Inde par Babur en 1526 à la mort d'Aurangzeb en 1707, soit le règne de ces souverains communément désignés comme les Grands Moghols. L'ouvrage est agréable à lire, il est ponctué d'anecdotes cocasses qui rendent sa lecture attrayante et contient de nombreuses illustrations qui viennent utilement compléter les descriptions architecturales ou artistiques. Au fil des pages, on s'attache à la personnalité complexe des souverains moghols. Loin d'être des brutes sanguinaires, ces descendants de Tamerlan étaient des amateurs d'art éclairés, doublés pour certains de poètes et d'écrivains talentueux. Ainsi, Babûr et  Jehanghir qui nous ont laissé des journaux de bord remarquables où ils nous font part non seulement de leurs expéditions militaires mais également de leurs observations tout en finesse de la faune et de la flore ainsi que de la psychologie humaine. Ils se livrent à nous sans fards, avec une honnêteté peu commune, en ne nous dissimulant rien de leurs faiblesses ni de leurs travers comme ce penchant immodéré pour l'alcool ou l'opium. Les Moghols furent de grands bâtisseurs, en particulier Shah Jahan, dont le Taj Mahal, mausolée édifié en l'honneur de sa bien-aimée épouse défunte, constitue l'un des joyaux de l'architecture islamique. Régnant sur un pays majoritairement hindou et composé d'une multitude de groupes confessionnels, les empeureurs moghols, à l'exception notable d'Auranzab, firent preuve d'une tolérance exceptionnelle envers toutes les communautés . Ils poussèrent leur ouverture d'esprit envers l'hindouisme jusqu'à adopter les us et coutumes des hindous, ce qui leur attira l'animosité des docteurs de la loi qui leur reprochèrent de favoriser ces derniers au détriment des musulmans, et même de dévier dangereusement de l'Islam. 
The Great Moghuls mérite véritablement d'être traduit en français. Je ne crois pas que l'on trouve dans la langue de Molière un livre aussi détaillé et surtout aussi vivant que celui de Bamber Gascoigne sur cette dynastie flamboyante qui a marqué l'histoire et les arts de l'Inde d'une manière indélébile.

samedi 20 octobre 2012

Bani Thani et l'école de Kishangarh

Bani Thani, Nihal Chand, Ecole de Kishangarh, XVIIIe siècle


Bani Thani, la Joconde indienne. C'est ainsi que le portrait réalisé par l'artiste Nihal Chand est généralement présenté. Comme si on avait toujours besoin pour affirmer le caractère exceptionnel d'une oeuvre d'art étrangère de la relier à un référentiel occidental. On a déjà vu le cas avec M.F. Hussain surnommé le Picasso indien. Passons. Si ça peut aider. Pourtant, aucune ressemblance entre Mona Lisa et Bani Thani. Peut-être a t-on voulu, en établissant cette comparaison, signifier la célébrité exceptionnelle de cette oeuvre dans tout le sous-continent indien au même titre que celle de la Joconde en Europe. En ce cas, la comparaison est valable.
Avec l'arrivée au pouvoir en 1658 du très sourcilleux et bigot Aurengzeb, les artistes comprirent que leurs jours étaient comptés. Nombre d'entre eux quittèrent la cour moghole pour chercher refuge dans les sultanats et les fiefs de provinces en quête de nouveaux mécènes. C'est ainsi que de nombreuses écoles d'art fleurirent un peu partout en Inde, particulièrement au Rajasthan qui vit éclore un art de la miniature tout à fait exquis. Mais parmi toutes ces écoles d'art du Rajasthan, l'une des plus originales est certainement celle qui s'épanouit à Kishangarh, au XVIIIe siècle, sous le patronage de son Maharadjah Sawant Sing, tout à la fois esthète et poète. Le souverain tomba éperdument amoureux d'une jeune poétesse, danseuse et musicienne de cour à la beauté envoûtante surnommée Bani Thani, la Dame Élégante. Il demanda au meilleur artiste de sa cour, Nihal Chand, de peindre le portrait de sa maîtresse. Celui-ci réalisa l'un des plus fameux, peut-être même l'un des plus beaux portraits de l'histoire indienne en peignant Bani Thani avec un trait tout à fait nouveau et décalé qui va devenir le style distinctif de l'école de Kishangarh.
Regardons le portrait de Bani Thani. Ce qui frappe de prime abord, c'est le dessin de l'oeil en amande, exagéremment étiré vers le haut, quasiment jusqu'aux tempes. Le visage est représenté avec une grande finesse de traits, le nez est aquilin, le menton pointu, les lèvres fines, le sourcil forme un arc gracieux. La belle est parée de nombreux bijoux et porte un ravissant voile transparent brodé de motifs cruciformes qu'elle tient élégamment avec sa main droite. Dans sa main gauche, deux fleurs aux tons délicats introduisent une touche de nature dans la composition. La palette des couleurs est éclatante avec de très légères touches d'ombre au niveau du visage. Les artistes utilisaient essentiellement des pigments végétaux et minéraux. Leur oeuvre, une fois achevée, était polie avec une bille d'agate afin de fixer les couleurs et leur conférer un aspect émaillé.
Nihal Chand trouva dans la passion amoureuse de Sawant Singh pour Bani Thani sa meilleure source d'inspiration. Son maître étant un fervent dévot de Krishna, il réalisa maintes compositions mettant en scène les amants divins Krishna et Radha sous les traits de Sawant Singh et Bani Thani. Le souverain, lui-même fin lettré, écrivit sous le nom de Nagari Das des poèmes en l'honneur de Krishna et de l'élue de son coeur. On imagine la ferveur artistique qui devait régner à la cour de Kishingarh. Mais hélas, elle se fit au détriment des affaires de l'état. En 1757, le Maharadja tout entier à sa passion amoureuse et aux arts, devint incapable d'assumer les charges liées à sa fonction. Il dût abdiquer en faveur de son frère et quitter son royaume en compagnie de sa bien-aimée. Les amants se retirèrent à Vrindavan, sur les lieux mêmes de la naissance de Krishna. Ensuite, nous perdons toute trace du couple. Espérons que, comme dans les contes, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.


Sawant Singh et Bani Thani représentés sous les traits de Krishna et Radha

mercredi 26 septembre 2012

La chasse à l'époque moghole


Le futur empereur Bahadur Shah à la chasse, école moghole, Inde


La méthode de chasse de prédilection des moghols était le qamargah ou l’encerclement, qui nécessitait le concours d’une grande armée. Gengis Khan et Tamerlan affectionnèrent particulièrement cette forme de chasse pour ses vertus d’entraînement militaire. Les soldats servaient de rabatteurs. Ils formaient un cercle immense puis avançaient progressivement de concert vers le centre.
Les chroniques nous ont conservé la mémoire d'une partie de chasse monumentale qui eut lieu en 1567. Une superficie couvrant près d’une centaine de kilomètres de diamètre fut délimitée par cinquante mille rabatteurs. Au bout d’un mois, ils réussirent à encercler les animaux, essentiellement des daims, sur une portion de terrain d’environ huit kilomètres. C'est alors qu'Akbar entra dans la zone de chasse. Il était accompagné de plusieurs courtisans. Il chassa seul au début, changeant d’armes selon les circonstances en employant tour à tour un arc, une épée, une lance, un mousquet et même un lasso. Pendant que l'empereur se livrait à la chasse, le cercle continuait à se refermer rendant du coup plus difficile le maintien des animaux dans le cadre du périmètre. Il arrivait que des bêtes prennent la fuite. Lors d'une partie de chasse organisée par le souverain safévide Shah Tahmasp en l'honneur de Humayoun des serviteurs laissèrent échapper des proies par mégarde. Ils furent mis à l’amende et eurent à payer pour chaque animal enfui, un cheval et une pièce de monnaie.
Akbar chassa dans le qamargah durant cinq jours. Après quoi, les nobles furent autorisés à prendre sa place, et après eux ce fut le tour des serviteurs de la cour et finalement des militaires et des soldats. La situation pouvait alors devenir particulièrement dangereuse, et Abul Fazl [ministre et hagiographe d'Akbar] rapporte qu’en deux occasions, des chasseurs tirèrent parti de la confusion générale pour régler leurs différends personnels avec certaines personnes. Une fois que la soldatesque avait eu sa part de gibier, des hommes réputés pour leur sainteté entrèrent en jeu pour implorer la grâce pour les bêtes survivantes.
Une autre pratique qui avait les faveurs de Akbar, était la chasse au léopard appelé « cheetah ». Son premier cheetah lui fut offert peu de temps après son arrivée en Inde en 1555 et l’empereur devint féru de cet étrange animal. Une partie de chasse au cheetah pouvait s’apparenter beaucoup à celle au faucon. Lorsqu'une proie était en vue, on retirait le bandeau couvrant les yeux du léopard. Celui-ci s'élançait alors sur sa cible. Une fois la besogne accomplie, il regagnait ses attaches auprès de son maître. Akbar prit un intérêt particulier dans le dressage des cheetahs. Ils étaient répartis en huit catégories différentes et leur ration était fixée en conséquence. On les revêtait de tenues serties de pierres précieuses et ils étaient emmenés à la chasse les yeux bandés, assis sur de magnifiques tapis. Lors d'une partie de chasse, en 1572, un cheetah qui accomplit l’exploit de capturer sa proie en bondissant par-dessus un ravin fut élevé au rang de chefs des léopards et reçut l’insigne honneur d’être précédé par un tambour lors des processions.
La chasse était un substitut à la guerre et les deux pouvaient s'avérer tout aussi dangereux pour les protagonistes. Encore à l'âge avancé de cinquante-quatre ans, Akbar était suffisamment téméraire pour prendre à bras le corps un cerf par ses bois. Il fut jeté à terre et reçut un coup à un testicule. Il resta alité pendant deux mois. Ce fut Abul Fazl qui reçut l'honneur suprême de passer la pommade sur les parties intimes de l'empereur."

Source : Extrait traduit de "The great moghuls", Bamber Gascoigne, London

dimanche 16 septembre 2012

Inscription de la face intérieure du Dôme du Rocher





La traduction des versets coraniques est de Jacques Berque (Le Coran, Albin Michel)

Inscription de la face intérieure de l'arcade octogonale, 72 A. H/692 :


Au nom de Dieu,
le Clément, le Miséricordieux...
Il n'y a de dieu que Dieu seul,
indivisible et sans égal.
A Lui  la royauté ;
A Lui la louange.
Il fait vivre et mourir,
Il est omnipotent.

Muhammad est un serviteur et un messager aussi !
Dieu et Ses anges prient sur le Prophète.
Vous qui croyez priez aussi sur lui,
formulez sur lui un salut plénier.
Dieu a prié pour le Prophète Muhammad,
la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui,
par la grâce de Dieu.

Gens du Livre,
ne vous portez pas à l'extrême en votre religion,
Ne dites sur Dieu que le Vrai :
seulement que le Messie Jésus, fils de Marie, était l'envoyé de Dieu,
et Sa Parole, projetée en Marie,
et un Esprit venu de Lui.

Croyez en Dieu et aux envoyés, ne dites pas : "Trois" ;
cessez de le dire : mieux cela vaudra pour vous !
Dieu est un dieu unique,
A Sa transcendance ne plaise qu'Il eût un fils !
A Lui tout ce qui est aux cieux et sur la terre.

Là-dessus qu'il suffise de Dieu comme répondant.

Il ne méprisait pas, le Messie, d'être un adorateur de Dieu,
non plus que ne font les anges les plus rapprochés.
Quiconque d'entre Ses esclaves, par superbe,
méprise de L'adorer...
Dieu les rassemblera vers Lui en totalité...

Ô Dieu, bénis ton messager
et serviteur, Jésus fils de Marie.
Salut sur lui
le jour de sa naissance,
le jour de sa mort,
et le jour où il sera ressuscité.
Ne dites que la vérité sur Jésus sur qui vous avez des doutes :
il est le fils de Marie !
Dieu n'avait pas à se donner de progéniture,
à Sa transcendance ne plaise !

Une fois son décret pris,
Il n'a qu'à dire : "Sois",
et cela est.

Dieu est mon Seigneur et le vôtre,
Adorez-Le,
Voici la voie de rectitude.

Dieu témoigne qu'il n'est de dieu que Lui,
(comme en témoignentà aussi les anges et les êtres de science,
(et c'est là de Sa partà accomplir l'équité.
- Il n'est de dieu que Lui, le Tout-Puissant, le Sage.

La religion de Dieu est l'Islam.
Ceux qui avaient déjà reçu l'Ecriture
ne divergèrent qu'après avoir reçu la connaissance,
et par mutuelle impudence.

- Quiconque dénie les signes de Dieu,
Dieu est prompt à en demander compte.

Qu'est-ce donc que le Dôme du Rocher





Extrait de "Le Dôme du Rocher. Joyau de Jérusalem", Oleg Grabar, Albin Michel


"Qu'est-ce donc que le Dôme du Rocher ? C'est un sanctuaire d'une géométrie presque parfaite, riche de splendides ornements intérieurs et extérieurs, qui exerce un attrait puissant et calculé sur son entourage. Les raisons de sa construction mêlent les motifs religieux et politiques. Les califes omeyyades, surtout Mu'âwiyah et Abd al-Malik, voyaient en Jérusalem, ville au passé religieux exceptionnel, une scène privilégiée pour affirmer leur puissance en tant que successeur des empereurs de jadis. Ainsi resserraient-ils le lien rattachant les musulmans aux juifs et aux chrétiens dont ils venaient compléter la révélation. Grâce à leur intelligence, et parce qu'ils avaient les moyens de s'offrir les meilleurs artistes, ces dirigeants omeyyades créèrent un édifice d'une telle force visuelle qu'il éveilla presque immédiatement divers sentiments de piété (surtout liés à la fin du monde et au jugement dernier). Des récits religieux (ceux des prophètes hébreux, de David et de Salomon, de Jésus et finalement le grand Voyage nocture et l'Ascension du prophète Muhammad) lui furent également associés. Nul ne pourra jamais rapporter l'histoire de ces associations puisque la plupart d'entre elles s'inspiraient à la fois des traditions orales et des sources écrites. En fait, de nouveaux récits religieux ou politiques se verront sans doute rattachés au Dôme du Rocher, puisqu'il est une oeuvre d'art au sens propre, un monument capable de répondre à l'infinie variété des expériences humaines."

samedi 15 septembre 2012

Une expérience du sacré au Dôme


Dôme du Rocher. Photo de Saïd Nuseibeh

Saïd Nuseibeh est photographe d'architecture. Il a collaboré avec le professeur Oleg Grabar sur "Le Dôme du Rocher" paru aux éditions Albin Michel. Dans l'extrait ci-dessous, le photographe nous livre son expérience personnelle du Dôme. Une expérience marquée par une aura du sacré qui émane du site exceptionnel de l'édifice : un promontoire, isolé de l'agitation de la ville et balayé par les conditions climatiques, qui met le visiteur en relation étroite avec les éléments naturels et à travers eux avec les puissances divines.


Le plus grand défi que m'a lancé ce travail a sans doute été de communiquer le sens ineffable du sacré qui imprègne ce jardin au sommet d'un mont. Le sanctuaire m'a contraint à me bagarrer avec cette question : qu'est-ce que le sacré ? La réponse apportée par l'orthodoxie musulmane est lapidaire : Dieu a béni l'aire entourant le site du Voyage nocturne du prophète Muhammad et de la première qibla (direction de la prière) musulmane. Cependant, de nombreuses autres voies, mis à part le message littéral ou théologique, m'ont conduit à faire l'expérience du sacré à l'Oratoire ultime. Le plus immédiat est fourni par son cadre exceptionnel. Le parvis est à l'abri du vacarme et de l'agitation de la ville environnante. Pour pénétrer sur le Haram al-Sharif - le parvis de la mosquée - il faut quitter progressivement la ville proprement dite et traverser l'une des portes de pierre pratiquée dans l'enceinte de l'aire sacrée. A l'intérieur, les portes se prolongent par des protiques d'au moins six mètres de profondeur. En traversant ce passage, la lumière fléchit, la température change (plus fraîche qu'à l'extérieur en été, plus chaude en hiver) et soudain, vous débouchez sur un autre monde. Tout d'abord, le calme surprend. Les images, les odeur et les sons de la nature reprennent leur droit. Le changement est parfois très marqué, et pour moi, presque toujours rafraîchissant. L'odeur de la terre nue rassérène, le chant des oiseaux accompagne presque tous les gestes, les vénérables rosiers et l'odeur des pins stimulent les sens, tandis que les feuilles des antiques oliviers dansent sur des rythmes invisibles et intemporels.
Parfois, un orage surgit en hurlant de la Méditerranée et déverse son tonnerre et ses éclairs, comme si la main de Dieu châtiat la terre. L'ardeur du soleil de midi, décuplée par le pavement des dalles blanches, vous chasse dans les coins d'ombre. Le vent, la pluie, la neige et la grêle frappent sans merci ce promontoire exposé. Le froid est mordant et la chaleur brûlante ; la lumière, de même, déploie un éventail extraordinaire d'expressions. De la douceur de l'aube à l'éblouissement de midi et au tourbillon d'un orage d'après-midi, je suis constamment rappelé à la puissance et à la majesté divines.
Bien des récits content l'origine de la bénédiction du site, et transmettent les espérances et les craintes de générations innombrables. Les Jébuséens y construisent un lieu de culte au dieu Salam. Le deuxième Temple juif se trouvait quelque part non loin, et peut-être aussi le temple de Salomon. Jésus a foulé ce parvis, y a enseigné et guéri des malades, et le prophète Muhammad y accomplit également des miracles."

Source : Le Dôme du Rocher, Oleg Grabar et Saïd Nuseibeh, Albin Michel


jeudi 13 septembre 2012

Le Dôme du Rocher, Oleg Grabar, Saïd Nuseibeh



Le Dôme du Rocher. Joyau de Jérusalem, Oleg Grabar, Saïd Nuseibeh, Albin Michel

4e de couverture :

Fleuron de l'art islamique, le Dôme du Rocher à Jérusalem est construit sur un site sacré pour les musulmans, mais aussi pour les chrétiens et le juifs. Erigé, dit-on, sur l'emplacement du Temple de Salomon, il renferme, tel un écrin de marbre et de céramiques colorées, le Rocher où le Prophète aurait fait une pause avant de s'élancer vers le Ciel sur son cheval mystérieux. Richement orné de mosaïques, de marbres veinés, de nacre et d'or, habillé de tapis d'Orient et soutenu par des colonnes de porphyre, l'édifice luxuriant évoque un Eden où tout incite à la prière.
Pour comprendre et connaître ce monument mystérieux à bien des égards, il n'était pas de meilleur guide qu'Oleg Grabar, spécialiste mondialement reconnu de l'art islamique. Illustré par plus de 200 photographies sans équivalent, accompagné d'une transcription complète de l'inscription coranique figurant sur les arcades, complété par des récits anciens, cet ouvrage constitue une somme non seulement sur l'architecture du sanctuaire et sur sa symbolique, mais aussi sur un héritage commun aux trois monothéismes.

samedi 1 septembre 2012

Alamut



Le Rocher d'Alamut



"Nous quittâmes Shahrak et traversâmes à nouveau la fournaise des terres durcies et rouges jusqu'à Shutur Khan. Le rocher des Assassins m'apparut comme un navire, le flanc dressé, se détachant sur un flanc de montagne concave qui le protégeait au nord. Le Rocher était encore à deux heures d'escalades, mais il brillait et se distinguait clairement dans la lumière vespérale - vision saisissante pour le pèlerin."
C'est ainsi que la grande voyageuse anglaise Freya Stark décrivit le Rocher lorsqu'elle le visita en 1930. Le Rocher d’Alamut est devenu célèbre dans l’Histoire par la forteresse du même nom qui se trouvait à son sommet et qui fut occupée par les ismaéliens de 1090 à 1256. Alamut est située à une centaine de kilomètres au nord de Téhéran, dans le massif de l'Alborz, au sud de la mer Caspienne. Le Rocher culmine à quelque 2 100 mètres d'altitude au cœur d’un paysage grandiose de montagnes et de vallées s’étendant à perte de vue.

Les ismaéliens font partie de la branche chiite de l’Islam qui résulte des divergences qui opposèrent les musulmans à la mort du Prophète sur la question de sa succession. La grande majorité des croyants choisit de suivre Abu Bakr mais une minorité préféra, dans sa fidélité à la famille de Muhammad, prendre pour guide (Imam) son cousin et gendre Ali. Selon les partisans de Ali, le Prophète l’aurait clairement désigné comme son successeur à Ghadir Khumm peu de temps avant sa mort. Les sunnites ne contestent pas cet événement mais ils interprètent différemment les déclarations du Prophète. Pour eux, Muhammad invitait simplement les croyants à témoigner de l'estime et du respect à l'égard d'Ali. Toujours est-il que les musulmans formèrent deux groupes distincts qui avec le temps développèrent des identités spécifiques basées sur une conception de l’autorité séculière et spirituelle propre à chacun d’eux. Les ismaéliens tirent leur nom du 6e Imam, Ismaël, auquel une partie des chiites se rallia au détriment de Musa suite à une crise de succession qui divisa la communauté chiite sur le choix à faire entre les deux frères qui revendiquèrent tous deux l'Imamat.

L’origine du mot Alamut prête encore à discussions. Il semblerait qu’il signifie « la leçon de l’aigle » ou « le nid de l’aigle ». Hasan Sabbah (m. 1124), missionnaire en chef des ismaéliens d'Iran prit Alamut en 1090 après avoir infiltré durant de longs mois la forteresse de partisans qui gagnèrent à leur cause une partie de la garnison. Lorsque le maître des lieux s'aperçut de la menace, il était déjà trop tard. Il n'eut plus qu'à quitter la place. Hasan le dédommagea de sa perte en lui remettant une compensation financière.

Nous n'allons pas revenir ici sur ce ramassis de légendes grotesques, ce « roman noir » comme l’appelait Henry Corbin, qui entourent Alamut et furent élaborées par la propagande abbasside et seldjoukide pour jeter le discrédit sur la communauté ismaélienne en l’accusant de tous les vices et exactions. Au Moyen-Âge, les ismaéliens étaient durement persécutés et pourchassés par les autorités en place qui redoutaient la menace qu’ils pouvaient représenter pour leur pouvoir autoritaire. D’autant plus que l’ismaélisme, en s’appuyant sur un vaste réseau de missionnaires remarquablement organisé et structuré, était parvenu à s’imposer sur le plan politique en fondant en 909 au Maghreb le califat fatimide. Pour la première fois dans le monde musulman, une communauté chiite prenait le pouvoir et instaurait un califat rival de celui des Abbassides installé à Bagdad. A son apogée, l’empire fatimide s’étendit sur toute l’Afrique du Nord, le Levant, le Hedjaz avec les villes saintes de Médine et de La Mecque, le Yémen et s’assura la suprématie navale en Méditerranée. Comme le déclara Louis Massignon, le Xe siècle fut le siècle ismaélien de l’Islam. 
En 1094, à la mort du calife fatimide al-Mustansir une crise de succession entre l’héritier du trône Nizar et son demi-frère Musta’li divisa la communauté ismaélienne. Musta’li sorti vainqueur de la lutte grâce à l'appui de l'armée commandée par son beau-père le général Badr al-Djamali. Nizar mourut dans les geôles du Caire. Mais il avait réussi à confier la garde de son fils à de fidèles compagnons qui emmenèrent l'enfant hors d'Egypte et le mirent en sécurité en un lieu secret. En l’absence de l’Imam, vivant caché par mesure de sécurité, Hasan présida aux destinées de la communauté ismaélienne nizarite. Il s’acquitta de sa mission avec une énergie et un dévouement exemplaires. Sous son autorité, Alamut devint une base solide pour la communauté. Elle réussit même à étendre son pouvoir en conquérant un chapelet de forteresses réparties dans les régions montagneuses du Mazandéran et du Kuhestan en Iran, et dans le Djebel Ansarieh en Syrie. Hasan nomma à la tête des ismaéliens de Syrie, un certain Rashid al-Din Sinan qui fit rapidement ses preuves en démontrant avec éclat ses qualités de stratège et de gouverneur. C’est lui le fameux « Vieux de la montagne » dont les chroniques des Croisés évoquent la figure avec admiration. Sous son égide, la communauté ismaélienne atteignit l’apogée de son pouvoir dans le Levant. Elle fut crainte et respectée par ses adversaires sur l’échiquier politique. Saint Louis et d’autres souverains d’Europe instaurèrent des relations diplomatiques avec Sinan.

En Islam, les montagnes ont depuis les origines constitué des refuges naturels pour les minorités ethniques ou religieuses souhaitant préserver leur identité et leur autonomie. Elles réussirent à survivre dans ces régions inhospitalières au climat rude en découpant les flancs des montagnes en terrasses pour y pratiquer l’agriculture. Encore de nos jours, le voyageur qui circule sur les routes sinueuses du Djebel Ansarieh peut admirer le spectacle splendide des montagnes s'étendant à perte de vue et entièrement recouvertes d'oliviers et d'arbres fruitiers. Comme d'autres minorités persécutées, les ismaéliens cherchèrent également refuge dans le dédale des montagnes afin de pouvoir pratiquer sereinement leur foi selon une interprétation mystique du Coran basée sur l’enseignement ésotérique dé l’Imam.

Après la mort de Hasan, sous la direction des Imams successifs, Alamut devint un centre intellectuel brillant, notamment grâce à sa prestigieuse bibliothèque dont la renommée se répandit dans le monde islamique. On imagine les bêtes de somme, chargées de livres et autres instruments scientifiques, gravissant péniblement les pentes escarpées du Rocher pour livrer leur précieuse marchandise de savoir. La forteresse attira des savants aussi éminents que Nasir al-Din Tûsî qui converti à l’ismaélisme, vécut de longues années dans la forteresse et connut la période d’activité intellectuelle la plus féconde de sa carrière. Esprit universel, il rédigea des traités aussi bien en philosophie qu’en mathématiques, astronomie, médecine ou botanique... En lisant ses textes sur la philosophie ismaélienne, on reste confondu par la simplicité déconcertante avec laquelle il parvient à traiter des questions aussi complexes que l’Imamat, le Verbe divin, la Résurrection, ou encore la Rétribution.

Alamut possédait tous les atouts pour attirer l’élite intellectuelle. Dans un monde féodal émietté en principautés issues de l’affaiblissement du pouvoir central des califes de Bagdad et guerroyant les unes contre les autres au gré des alliances pour étendre leur seigneurie, l’Etat ismaélien constituait un havre de paix et de stabilité pour les savants désireux de se consacrer à leurs études dans le calme. Bientôt, les régions ismaéliennes virent affluer des cohortes de réfugiés fuyant devant les troupes mongoles marchant sur le Khorassan, à l’est. Elles trouvèrent un bienfaiteur zélé dans le gouverneur du Kuhestan qui fit preuve d’une telle générosité dans l’hospitalité que ses administrés s’en plaignirent à Alamut.

L’Etat ismaélien dura jusqu’en 1256, date à laquelle la forteresse fut prise par les troupes mongoles d’Hulegu Khan. La bibliothèque fut livrée aux flammes et la forteresse démantelée pierre par pierre afin de prévenir toute velléité de reconquête dans le futur. Le dernier Seigneur (Khudavind) d’Alamut périt assassiné dans des circonstances mystérieuses lors d’un voyage vers la Mongolie pour rencontrer le souverain Mongke.

De nos jours, il ne reste plus grand-chose de la forteresse sur le Rocher. Les fouilles archéologiques ont mis à jour des fondations de remparts, bâtiments et citernes. Le voyageur non averti qui découvre ces ruines aura bien de mal à imaginer le passé glorieux de ces lieux. Pourtant Alamut continue de fasciner et les visiteurs qui gravissent en crapahutant sur les pentes escarpées menant au somment sont chaque année plus nombreux. C'est que les véritables vestiges de la forteresse ne se trouvent pas sur le sommet lui-même mais dans la conscience des êtres humains qui a été définitivement marquée par cette aventure fascinante qui fut celle des fils d’Ismaël sur ce Rocher devenu à présent mythique.

Bibliographie :
Farhad Daftary, Légendes des Assassins : mythes sur les ismaéliens, Vrin
Bernard Lewis, Les Assassins, éditions Complexes