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mercredi 11 septembre 2013

Abd al-Samad : Le voyage du poète

Le voyage du poète, Abd al-Samad ?, école moghole, XVIe siècle


Le soleil commence à percer. Il aura vite fait de disperser les nuages qui encombrent encore le ciel matinal. La journée s'annonce belle et resplendissante. Certains rochers se parent même de magnifiques teintes dorées. Un poète, entouré de serviteurs, chemine sur un sentier sinueux passant à travers monts et vaux jusqu'à un bourg dont on aperçoit déjà au loin les flèches hérissées.
La miniature est attribuée à Abd al-Samad, surnommé le Calame doux par Akbar à cause de la finesse de son trait. D'origine persane, il était venu s'établir en Inde pour mettre son art au service des Moghols. On reconnaît d'ailleurs ces fameuses montagnes aux formes animalières grotesques typiques de la peinture iranienne. Néanmoins, afin de complaire à ses nouveaux maîtres dont le goût penche vers le réalisme, l'artiste a introduit la perspective et ce ciel nuageux que l'on voit dans ces peintures importées à la cour de Delhi par les jésuites arrivés d'Europe. Cette œuvre est d'ailleurs l'une des premières où l'on relève l'introduction de la perspective dans l'art de la miniature.
"Les voyages forment la jeunesse." "Nul n'est prophète dans son pays." C'est bien connu. Ce sont ces vérités populaires que nous trouvons rappelées en distiques dans les cartouches du haut et du bas, le dernier d'entre eux étant emprunté à un poème de Rûmî traitant de la quête spirituelle :
Un homme ne reçoit aucun respect dans sa terre natale ;
Un joyau ne possède aucune valeur dans sa mine d'origine ;
Observe la terre et le ciel :
Ils naviguent sans fin en un voyage permanent.
Si les arbres pouvaient se déplacer et partir au loin,
Ils n'auraient plus à souffrir de la hache et de la scie.

Basawan : La cabane dans l'arbre



Qui n'a jamais rêvé de posséder dans son jardin une retraite aussi délicieuse que celle représentée dans la miniature : une élégante plateforme posée sur les branches d'un arbre et cachée parmi le feuillage. On pourrait s'y retirer à loisir des tracasseries de ce monde pour méditer, contempler la nature, savourer un recueil de poésie, seul ou en compagnie d'un confident venu avec une bonne bouteille. Cette vision idyllique nous est proposée par Basawan, considéré par le vizir Abu Fazl, comme le plus brillant artiste de l'atelier d'Akbar. Basawan possède une palette d'une richesse et d'une intensité exceptionnelle. On reste admiratif par la dextérité avec laquelle il sait la varier en fonction des sujets traités. Ici, il explore les nuances dans le vert afin d'exalter l'éclat et la splendeur de la nature par une belle journée ensoleillée d'été. La végétation jaillit à profusion et franchit même la marge supérieure pour s'épanouir au-delà du cadre de la composition. On relèvera également la faculté de Basawan à croquer des scènes sur le vif comme ce valet au pied de l'arbre que l'on voit griller de la viande en tournant d'une main la broche tandis que de l'autre il évente le feu. 
La miniature est tirée d'un recueil de poésie (divan) d'un poète persan du XIIe siècle, Anvari. Les moghols affectionnaient particulièrement cet auteur. Akbar commanda en 1570 une copie du divan d'Anvari, de format poche, susceptible d'être emporté facilement lors de ses déplacements. 
L'artiste a pris quelques libertés avec le contenu du poème qui nous décrit une maison d'été tout à fait conventionnelle. Il a préféré représenter le poète au cœur des frondaisons et nous livrer une vision du jardin comme un lieu situé entre la terre et le ciel. Ce n'est pas encore le paradis mais on y échappe déjà aux contingences de ce monde. Le début du poème, dont les premiers vers sont insérées dans les cartouches du haut et du bas, commence par une description de l'état déprimé du poète. Il trouvera la sérénité dans le jardin où il partagera d'agréables moments avec son ami à parler de philosophie et de la vie :
La nuit dernière, je rentrai chez moi ivre
Accompagné que j'étais d'un bon ami.
Sur le rebord de la fenêtre, je trouvai
Une bouteille à moitié pleine
D'un vin aussi pur que la promesse
Des belles amitiés
Et aussi amer que
L'état de ceux qui aiment...



Balchand : Jehangir reçoit le prince Khurram

Jehangir reçoit le prince Khurram de retour de sa campagne militaire dans le Mewar, tiré du Padshahname, Balchand, vers 1635


Jehangir reçoit son fils Khurram, le futur Shah Jehan, lors d'une audience publique (darbar) organisée en l'honneur du prince héritier pour le féliciter de sa victoire militaire dans le Mewar. La scène se déroule sous le regard tutélaire d'Akbar dont on voit le portrait accroché au-dessus des deux hommes.
La miniature nous éblouit par la splendeur de sa palette, le raffinement de son décor  d'or, la maîtrise de la composition. Bien que la foule soit importante, les personnages sont disposés selon une répartition savante qui confère à chacun une attitude naturelle et décontractée. Dans d'autres illustrations de darbar réalisées par des peintres de moindre acabit, l'attroupement prenait généralement un caractère confus et compassé empreinte de raideur. Ici, la cérémonie respire la grâce et la solennité. Les visages sont dessinés avec une extrême minutie, chaque individu possède sa propre personnalité. L'art moghol, bien que profondément influencé par la peinture persane, se distingua très rapidement de sa rivale par son attrait pour le réalisme des scènes, des figures et des paysages.
L’œuvre a été exécutée par Balchand, comme nous l'atteste la signature griffonnée sous le trône : "Peint par Balchand, l'humble serviteur de la cour". Toute la finesse et la maîtrise artistique de ce miniaturiste éclatent dans cette peinture réalisée pour illustrer le Padshahname, un recueil biographique commandé par Shah Jehan pour exalter son règne. Comme pour nombre d'autres peintres, on ignore pratiquement tout de la vie de Balchand. On sait seulement qu'il était de confession hindoue et qu'il se convertit à l'Islam. Encore jeune, il rejoignit l'atelier d'Akbar durant la dernière décennie de son règne. Il poursuivit ensuite sa carrière artistique au service de Jehangir puis de Shah Jehan. Il s'est représenté lui-même dans la miniature, dans l'angle inférieur gauche, portant une chemise sous le bras où on peut lire : "Balchand par lui-même".
Pour terminer, remarquons dans l’œuvre cette image incongrue d'un éléphant tout sourire, la mine réjouie et visiblement ravi d'assister au darbar royal. S'il a jamais existé un éléphant heureux sur cette terre, c'est bien celui-là.

Trois empereurs réunis dans une même miniature : Akbar (en portrait), Jehangir et Shah Jehan, Détail
Détail


Un grand sourire aux lèvres, l’œil rieur et malicieux, le plus heureux des invités du darbar devait certainement être ce brave pachyderme.

Shiva Das : L'amant arrive à minuit

Arrivée de l'amant à minuit, Shiva Das, école moghole, vers 1580, tiré du Divan d'Anvari


Les miniatures nous transportent au temps de l'Inde moghole. Ici, nous sommes invités à pénétrer dans une chambre, très certainement typique de celles que l'on devait trouver dans le complexe palatial de Fathepur Sikri. Comme l'on peut observer, les murs de pierre étaient recouverts avec de la chaux que l'on polissait jusqu'à ce qu'elle prenne l'apparence du marbre. Puis, on décorait sa surface avec des arabesques fleuris. Des niches étaient pratiquées dans le mur pour accueillir flacons et autres objets décoratifs. Une armoire et un charpoï (lit) constituaient l'essentiel du mobilier.
La miniature est attribuée à un certain Shiva Das. A en juger par deux de ses autres oeuvres conservées à la British Library, l'artiste devait exceller dans la représentation de beaux visages imberbes de jeunes garçons.
Le poème d'Anvari qui accompagne l'illustration et se poursuit au verso débute par ces vers :
Arriva près de moi la nuit
L'adorable soleil de l'aimé.
Sa taille élancée tel le cyprès,
Son visage telle une lune éclatante,
Il enflamma les esprits par ses lèvres de rubis
Et emprisonna les cœurs avec ses longues tresses.

lundi 26 août 2013

Un tour du monde avec Nusret Colpan

Planisphère, Nusret Colpan


Envie d’une évasion vers d’autres lieux et contrées ? Embarquez-vous alors en compagnie de Nusret Colpan et de ses magnifiques miniatures pour un voyage aux quatre coins du globe.
Nusret Colpan naquit en 1958 à Bandirma (Turquie) et mourut... d’une maladie cardiaque à l’âge précoce de 55 ans à Istanbul. Son œuvre fut particulièrement influencée par celle du savant et cartographe du XVIe siècle Matrakci Nasuh. Néanmoins, l’artiste sut avec talent éviter l’écueil d’une reproduction stérile pour revisiter l’art de la miniature en y introduisant des thèmes, une sensibilité et des techniques modernes. L’œuvre de Nusret Colpan se caractérise par un emploi récurrent de la spirale tant sous la forme de ces petits nuages à la chinoise que l’on voit disséminées un peu partout dans la composition que dans des mouvements amples se propageant telle une onde jusqu’aux extrémités du tableau. Faut-il y voir là le symbole d’un amour universel emportant dans une dynamique cosmique l’ensemble de l’humanité et du monde ? Pourquoi pas ? En tout cas, on peut facilement déceler l’influence du soufisme dans le travail artistique de Nusret Colpan.
Le nombre de miniatures réalisées par l’artiste s’élève à plus de trois cents. Il représenta essentiellement les villes du monde, en particulier Istanbul, mais puisa également son inspiration dans l’histoire et la spiritualité, comme en témoignent des peintures telles que La chute de Constantinople, Les derviches tourneurs ou L’Arche de Noé.
Les miniatures de Nusret Colpan, par les invitations au voyage planétaire et temporel qu’elles nous adressent, constituent autant de traits-d’union entre l’Est et l’Ouest et entre le présent et le passé.


Konya

Médine


Dubaï

Le pont de Mostar
 

L'Australie

Istanbul


Paris

L'Arche de Noé

lundi 5 août 2013

Sahibdin : Malavi Ragini : une atmosphère érotique



De larges aplats de couleurs vives et contrastées. Un cyprès dressé comme une lance et un feuillage en effervescence. Un dôme et une paire de pots aux courbes sensuelles et d'une blancheur laiteuse. Une servante sur le point de s'éclipser. Dans cette remarquable peinture de Sahibdin, les symboles érotiques du décor installent une atmosphère empreinte de sensualité. Les couleurs avec leurs tons saturés révèlent l'ardeur des désirs amoureux consumant les cœurs et les corps des deux amants. Ceux-ci, bras dessus bras dessus, les yeux dans les yeux, une guirlande de fleurs à la main, se dirigent vers la chambre où les attend la couche conjugale.
Cette miniature, intitulée Malavi Ragini, est extraite d'un ragamala, c'est-à-dire un recueil de peintures illustrant des thèmes musicaux basés sur l'évocation des moments ou des états-d'âme en lien avec l'amour. La peinture est signée du nom de Sahibdin. Cet artiste de la région du Mewar, dans l'état du Rajasthan, passe pour avoir dominé et renouvelé de son trait la peinture rajpoute au XVIIe siècle. Il fut l'un des premiers à réaliser une synthèse harmonieuse entre le vocabulaire esthétique hérité des moghols et les formes artistiques traditionnelles du Rajasthan. Dans l’œuvre ci-dessus, l'influence moghole se décèle dans le soin apporté au détail, particulièrement dans le rendu des tenues vestimentaires, comme la délicate blouse blanche en mousseline du prince.
Bien que musulman, Sahibdin se consacra essentiellement à l'illustration de sujets inspirés du répertoire mythologique et des textes sacrés hindous. L'artiste acquit la notoriété avec sa série des ragamala qu'il illustra avec une palette d'une belle fraîcheur et des scènes d'une forte intensité émotionnelle. Malavi Ragini constitue l'un des exemples les plus aboutis de cette série.
Il est temps à présent pour nous aussi de nous retirer discrètement et de laisser les amoureux à leur intimité. Mais avant, prenons quelques secondes pour savourer ces vers du poète Narada déposés au-dessus de la scène :
"La dame à la belle taille avait déjà goûté de ses lèvres à son beau visage de lotus. Son teint était aussi éclatant que le plumage d'un oiseau exotique... A la brune, il pénétra dans le pavillon des rendez-vous galants, une guirlande de fleurs à la main. Ainsi est l'incomparable souverain de Malava Raga."



jeudi 1 août 2013

Mahesh : Le jardin d'Akbar

Le jardin d'Akbar, Mahesh, école moghole, tiré du livre du Diwan d'Anvari, 1588



Depuis l’époque de Babur, les Moghols furent de fervents amoureux de la nature. Nombreuses sont les miniatures qui nous les dépeignent se délassant dans un magnifique jardin ou supervisant son aménagement.
Au cours des siècles, les jardins moghols subirent des évolutions marquantes et chacun d'eux se présente à nous comme le reflet de la personnalité et des états-d'âme du souverain qui l'a commandité. On peut même y déceler sa conception de l'autorité royale. Ainsi, les parcs paysagers édifiés par Shah Jehan, comme celui du Taj Mahal, nous impressionnent par leur magnificence. Structurés selon un plan d’une géométrie rigoureuse, les différents espaces se répartissent de part et d'autre de larges perspectives qui se déploient comme des allées triomphales.
La miniature ci-dessus nous montre un jardin à l’époque d’Akbar. Deux jardiniers à pied d’œuvre s’activent à son embellissement. L’œuvre est attribuée à Mahesh, l’un des dix-sept peintres que compta l’atelier impérial. Il est le seul parmi eux à avoir reçu l'insigne honneur de voir son nom mentionné dans la grande biographie de l'empereur rédigée par l’historien de cour Abu Fazl.
Le jardin d’Akbar nous étonne par son originalité. Il nous révèle la personnalité chaleureuse du souverain et le syncrétisme culturel qu’il pratiqua durant son règne. Arbres et fleurs se côtoient dans une joyeuse profusion et mélange des genres. Aucun espace n’est clairement défini, même la symétrie, pourtant si prégnante dans l'art islamique, n’est respectée. Le jardin nous donne l’impression d’être livré à la générosité et au bon vouloir des lois naturelles. Mais on devine que derrière ce désordre apparent, une volonté savante et réfléchie a dû guider la main des ouvriers. Ce jardin exemplifie d’une certaine manière la politique habile, faite d’alliances matrimoniales et d’ouverture œcuménique, qu’Akbar sut mettre en œuvre pour unifier sous son autorité, dans une coexistence pacifique, l’extraordinaire mosaïque des peuples et des religions composant son empire.
La miniature comporte deux cartouches dans lesquelles les premiers vers d'un poème sont insérés. Ils nous invitent au bonheur et à pénétrer dans le délicieux jardin :
C'est le jour du jardin, des réjouissances et de la joie
C'est le jour du marché de la rose et du basilic
La poussière s'est mélangée avec le musc et l'ambre
La robe du zéphyr répand mille parfums et senteurs.


Babur supervisant la construction d'un jardin


Détail

jeudi 25 juillet 2013

Un miniaturiste dans son oeuvre : Nainsukh de Guler

Le rajah Balwant Singh de Jasrota observant une peinture de Nainsukh, Naisukh, vers 1750, Met Museum, (dim. 21 X 30 cm.)


Cette miniature possède une particularité quasiment unique dans la peinture persane et indienne : l’artiste s’est représenté en pied dans son œuvre.  Il s’agit de Nainsukh de Guler.  Debout, le torse incliné et les mains jointes en signe de déférence derrière le rajah Balwant Singh, le peintre attend le verdict de son maître sur un portrait de Krishna qu’il vient de lui remettre. 
Dans l’art de la miniature, l’usage exigeait l’anonymat. Lorsqu'un artiste décidait de divulguer son identité ou de se représenter dans son œuvre, il le faisait de manière extrêmement discrète,  en griffonnant en caractères minuscules sa signature à un endroit de la peinture ou en se croquant jusqu'à la taille seulement au milieu d’une foule de personnages. On le reconnaissait alors tenant son carton de dessins serré sous le bras.
Cette belle peinture nous révèle la relation étroite, empreinte de respect et de camaraderie, qui devait unir les deux hommes. Le miniaturiste passa près de vingt-cinq ans dans le château de Balwant Singh et se risqua même à le suivre dans son exil temporaire à Guler. Au niveau iconographique, aucun détail n'échappe à Nainsukh, que ce soit le narghilé dans sa gaine en tissu brodé, les traits des musiciens, les délicates arabesques fleuries décorant le trône ou l’épaisse végétation luxuriante que l’on aperçoit par-delà le portique.

Détail

Jehangir recevant le prince Khurram, Balchand, XVIIe siècle. On remarquera le peintre qui s'est représenté dans l'angle inférieur gauche tenant une chemise de couleur jaune sous le bras.

samedi 6 juillet 2013

Nainsukh : Joueurs de trompettes

Troupe de trompettistes, Nainsukh, vers 1735, MET Museum


On pourrait presque entendre le son assourdissant émis par les trompettes tant Nainsukh de Guler parvient par son don inné de l'organisation spatiale et de l'observation à nous peindre avec brio cette scène musicale. La savante répartition dans l'espace de la poussée énergique des instruments cuivrés, l'effort physique qui se lit sur les visages et les corps cambrés des joueurs, le dépouillement du décor de fond qui concentre l'attention sur les poses expressives des personnages, tous ces éléments concourent à insuffler à la miniature une puissance dynamique captivante.
Cette peinture serait une œuvre de jeunesse de Nainsukh. Il l'aurait exécuté à Guler, dans l'atelier de son père, avant son départ pour Jasrota. Pourtant, y apparaissent déjà tous les dons artistiques du jeune peintre. Ils connaîtront leur plein épanouissement dans le château de son mécène et ami le rajah Balwant Singh. 

vendredi 5 juillet 2013

Une peinture de Nainsukh : le souverain Mian Mukund Dev avec sa suite

Le rajah Mian Mukund Dev chevauchant avec sa suite et précédé de musiciens, Nainsukh, entre 1740-1745, V&A Museum

La miniature ci-dessus est typique du peintre Nainsukh : un paysage vallonné, des teintes douces et pastels, un réalisme hérité de l'école moghole combiné avec un sens poétique de la nature propre à l'école de Pahari.
On y voit le souverain Mian Mukund Dev, du château de Jasrota, un de ces nombreux petits états de Pahari, chevauchant en compagnie de suivants et de musiciens. Il est vêtu d'une tenue jaune que les rajahs portaient à l'occasion de la fête de Vasant célébrée lors de l'arrivée du printemps. A ses côtés, un valet à pied tient le hookah (pipe à eau) qu'il fume tout en cheminant. Il est précédé d'une petite troupe de musiciens. Celui du milieu chante en s'accompagnant d'un instrument à cordes, probablement une vîna, tandis que son compagnon joue du tabla. La femme en rouge est identifiée par une petite inscription en haut à droite de l'image comme étant "la chanteuse Amal". Trois serviteurs ferment la marche. L'un d'eux tient un faucon de chasse sur sa main droite.
Cette peinture nous offre un aperçu sur l'art de vivre des roitelets indiens. Il se dégage de l’œuvre un sentiment nostalgique pour une époque où une certaine douceur de vivre devait régner dans les fiefs provinciaux. Grands amateurs de plaisirs raffinés et esthètes dans l'âme, les rajahs, à l'image de leurs suzerains moghols, surent développer un mode de vie basé sur la délectation des sens procurée par les beautés de l'art.

mardi 25 juin 2013

Nainsukh : un film d'Amit Dutta (2010)




Nainsukh fut le plus grand peintre indien du XVIIIe siècle, mais il est aussi le premier artiste indien dont la biographie ait été filmée. Fasciné par le style pictural naturaliste des cours mogholes, il se détourna peu à peu du style traditionnel de sa famille, pratiqué par son père, le célèbre Pandit Seu, et son frère Manaku. A l’âge de 30 ans, il fut invité au château de Jasrota où il travaillera comme peintre pour Raja Balwant Singh. Dorénavant, Nainsukh documentera dans ses œuvres les événements de la vie du prince, qu’il s’agisse de moments intimes de sa vie quotidienne ou de soirées officielles agrémentées de musique, de danse et de théâtre.
En étroite collaboration avec Eberhard Fischer, spécialiste de la peinture indienne, le jeune metteur en scène indien Amit Dutta a su créer un monde visuel authentique et percutant. Les images de Nainsukh ont été reconstituées jusque dans leurs moindres détails sur les lieux originaux du Nord de l’Inde. Ainsi le spectateur a-t-il l’impression de participer directement à la vie et à l’œuvre de ce grand artiste.

Source : Communiqué de presse du musée de Zurich

samedi 22 juin 2013

Nainsukh de Guler : Un miniaturiste d'atmosphère

Le rajah Balwant Singh sur la terrasse de son palais, Nainsukh de Guler, vers 1750


Le rajah Balwant Singh de Jasrota, minuscule, seul, debout sur la terrasse de son imposant palais de marbre blanc, regarde par une nuit d'encre bleue les gros nuages menaçants de la mousson s'amonceler dans le ciel. On entend le tonnerre gronder. L'orage va éclater. Une pluie diluvienne va s'abattre. Deux oiseaux, d'une blancheur lumineuse dans l'obscurité, s'éloignent à tire-d'ailes.
Tout le talent de Nainsukh de Guler éclate de façon magistrale dans cette miniature peu conventionnelle, atypique, novatrice. Ici, point de festival de petites touches de couleurs vives, brillantes, gemmées, comme on peut avoir l'habitude d'en voir dans les miniatures mais de larges aplats de teintes douces, délicates, tendres. Point non plus de scènes d'action ou de délassement dans des jardins paradisiaques mais un paysage nocturne créant une tension sourde dans l'esprit du spectateur par les sentiments de solitude, de silence, d'isolement et d'appréhension qu'il dégage. Toute l’œuvre est composée dans le but de nous révéler l'état psychologique du personnage. Nainsukh fut avant tout un peintre d'atmosphère, un observateur attentif des moments intimes, un interprète des remous de l'âme humaine.
Comme dans cette autre miniature ci-dessous :

Jeune femme courant à la rencontre de son amant, Nainsukh, vers 1750

Une femme, seule dans une nuit pluvieuse balafrée de lézardes lumineuses, s'aventure dans une campagne infestée de dangers à la rencontre de son amant. Dans sa course, son bracelet de cheville doré s'est détaché de son pied. Sur la droite, deux arbres majestueux, se tiennent enlacés amoureusement. On remarquera le geste attendrissant du grand arbre posant une branche protectrice autour du tronc du plus petit.
Nainsukh, se démarqua de la peinture moghole et pahari (sa région natale), en créant des paysages profondément originaux, à mi-chemin entre réalisme et imagination. Tous ses paysages sont imprégnés d'un onirisme diffus qui contribue à conférer à ses miniatures une atmosphère de songe. Le professeur Goswamy, historien d'art, explique : "La peinture pahari était davantage tournée vers la mythologie. La palette des couleurs était riche mais n'explorait pas le décor de fond. Aussi, les peintures ne possédaient aucune profondeur de champ. Un paysage entièrement imaginaire était créé de toutes pièces. Le naturalisme des miniatures mogholes attira l'attention de Nainsukh. Il combina les deux tendances, naturaliste et imaginaire, pour créer un style entièrement personnel. Il élabora des paysages proches de la réalité, comme ces étendues de collines ondoyantes typiques de la région de Pahari mais leur insuffla une certaine dose de fantaisie, ce qui contribua à faire d'eux des espaces empreints d'une grande poésie."

Le raja Balwant Singh entouré de musiciens jouant un raga (mode musical approprié à une humeur ou un instant particulier), Nainsukh de Guler, vers 1750

Le miniaturiste Nainsukh naquit au début du XVIIIe siècle à Guler, une petite ville tranquille située dans la douce région vallonnée de Pahari au pied de l'Himalaya. Issu d'une famille d'artistes renommés, Nainsukh en grandissant développa un langage pictural personnel caractérisé par des tons doux et pastels. La carrière artistique de Nainsukh est étroitement liée à sa rencontre avec le rajah Balwant Singh de Jasrota qui lui offrit sa protection et fut un mécène averti en art bien que disposant de moyens modestes. Une complicité et une camaraderie étroites semblent avoir lié les deux hommes tout au long de leur vie. Nainsukh fit de son maître son sujet de prédilection et le représenta dans ses activités tant officielles que privées.  Le registre des thèmes traités par Nainsukh nous étonne par son étendue. Il peignit tout aussi bien la vie à la cour du Rajah que celle des villageois occupés à leurs travaux rustiques, en passant par des compositions que l'on pourrait qualifier de fantastiques tant on s'interroge sur le caractère énigmatique de certaines scènes qui semblent inspirées de récits mythologiques ou du folklore pahari. Toute l’œuvre de Nainsukh porte la trace d'un humanisme profond, d'un regard bienveillant qu'il posa sur le genre humain et son quotidien avec un sens de l'observation des plus aigus.

Le rajah Miyan Mukun Deh en déplacement avec sa suite, Nainsukh, vers 1750
    
Le souverain moghol Muhammad Shah regardant un combat d'éléphants, Nainsukh de Guler, vers 1760
 
Krishna tue le serpent Aghasura, Nainsukh de Guler, vers 1750
Joueurs de trompettes, Nainsukh, vers 1750, MET Museum


samedi 1 juin 2013

Faizallah : Un palais sur la terrasse

Complexe palatial avec jardins d'un harem, Faizallah, Lucknow, vers 1765, The David Collection
45,5 X 31,8 cm.


Il y a deux ans de cela, une magnifique exposition s'était tenue au musée Guimet sur la ville de Lucknow, dans l'état d'Awadh, du XVIIe au XIXe siècle. A cette époque, la magnificence de la cour de Lucknow égalait voire surpassait en faste et en raffinement celle des souverains moghols.
Après le sac de Delhi en 1739 par le persan Nadir Shah, la cour moghole entra dans une phase de déclin qui profita aux différentes régions de l'Inde. Elles en profitèrent pour renforcer leur puissance et devinrent de véritables états indépendants reliés au pouvoir central par une simple allégeance nominale envers le souverain. De nombreux artistes, en quête de nouveaux mécènes, quittèrent la capitale moghole pour s'installer à Hyderabad, Kishangar ou Lucknow. Parmi eux : Faizallah. Les chercheurs jusqu'à présent ne lui ont pas rendu suffisamment justice, l'artiste n'est encore que rarement ou trop brièvement cité dans les livres d'art. Pourtant, le peintre mériterait une meilleure reconnaissance, comme nous en témoigne la miniature ci-dessus où le talent de l'artiste se déploie avec brio. L'oeuvre possède une richesse iconographique époustouflante. Une multitude de détails recouvrent la composition qui s'étale en longueur avec des lignes verticales qui créent un champ de profondeur. Le regard est dirigé de l'espace fermé du harem vers les collines ondoyantes situées de l'autre côté du fleuve. Les représentations animées de l'arrière-plan où l'on voit des scènes de la vie quotidienne, des processions princières, des défilés militaires, des laquais s'affairant à leurs obligations, créent un contraste saisissant avec celles de l'avant-plan où les femmes du harem vivent dans l'oisiveté et les agréments d'une vie hédoniste. C'est à Faizallah que l'on doit une évolution étonnante dans l'illustration des terrasses palatiales. De simples surfaces planes délimitées par des barrières à l'origine, les esplanades prendront avec Faizallah la forme de véritables palais édifiés par un agencement complexe de pavillons superposés. De vastes jardins symétriques, comprenant des parterres fleuris, des fontaines, des plans d'eau, des arbres fruitiers et des oiseaux exotiques, viendront structurer et ordonner l'ensemble selon un plan géométrique. Le palais, les belvédères ainsi que le domaine du prince deviennent des lieux symboliques d'un séjour édénique où, grâce à la gouvernance éclairée du sultan, la prospérité règne et les sujets accomplissent, de bonne grâce, les devoirs inhérents à leurs statuts sociaux. 


Princesse réticente emmenée de force devant un prince impatient, Faizallah, vers 1760, British Library

samedi 23 mars 2013

Orhan Pamuk : Mon nom est Rouge




4e de couverture :

Istanbul, en cet hiver 1591, est sous la neige. Mais un cadavre, le crâne fracassé, nous parle depuis le puits où il a été jeté. Il connaît son assassin, de même que les raisons du meurtre dont il a été victime : un complot contre l'Empire ottoman, sa culture, ses traditions et sa peinture. Car les miniaturistes de l'atelier du Sultan, dont il faisait partie, sont chargés d'illustrer un livre à la manière italienne...
Mon nom est Rouge, roman polyphonique et foisonnant, nous plonge dans l'univers fascinant de l'Empire ottoman de la fin du XVIe siècle, et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page par un extraordinaire suspense. Une subtile réflexion sur la confrontation entre Occident et Orient sous-tend cette trame policière, elle-même doublée d'une intrigue amoureuse, dans un récit parfaitement maîtrisé. Un roman d'une force et d'une qualité rares.

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Mon nom est Rouge est un beau roman, au charme envoûtant, qui nous plonge au coeur d'une intrigue policière dont l'action se situe dans le milieu des miniaturistes à l'époque ottomane. On reste stupéfait devant l'érudition d'Orhan Pamuk et son interprétation pénétrante des usages, des codes et des conventions régissant l'art de la miniature. Le livre est parsemé d'histoires belles ou cruelles, à l'atmosphère orientale et merveilleuse. Chacune d'elles nous dévoile les subtilités de la peinture iranienne et nous aide à mieux comprendre, apprécier et aimer cet art aux couleurs lumineuses.

mercredi 9 janvier 2013

Abd al-Samad : le Calame délicat



Un prince visite un ermite, Abd al-Samad, fin XVIe siècle, Inde moghole


Parcours admirable que celui d'Abd al-Samad qui après avoir exercé ses talents d’artiste-peintre à la cour du séfévide Shah Tahmasp à Tabriz les mit au service des souverains de l'Inde, Humayoun et Akbar, pour briguer ensuite les plus hautes fonctions dans l’administration moghole.
Il naquit à Chiraz, la patrie du poète Hafez, vers 1510. On ne sait rien de son enfance, ni de sa jeunesse. Il aurait intégré relativement jeune l’atelier de Shah Tahmasp (r. 1524-76) en débutant en tant que calligraphe. D'illustres miniaturistes, tels Behzad ou Soltan Mohammad, y exerçaient alors leurs talents en réalisant les plus splendides peintures du Shah Name ou du Khamseh de Nezami que l'on n'ait jamais conçus dans l'histoire. C'est en compagnie de ces artistes exceptionnels que Abd al-Samad se formera aux arts du livre.
C’est également à la cour séfévide que le peintre va se lier avec Humayoun qui s’y était réfugié après avoir été chassé de Delhi par le prince afghan Sher Shah. Le Moghol, grand amateur d'art, tirera parti de son exil pour s'attacher les services de quelques uns des plus éminents miniaturistes persans dont Mir Sayyid Ali. Les deux artistes vont suivre le monarque à Kaboul, où il avait installé sa cour provisoire, puis à Delhi après la reconquête de son trône perdu. Un an après son arrivée en Inde Humayoun décédera d'une chute accidentelle dans sa bibliothèque et sera succédé par son fils Akbar, encore adolescent.
Akbar fut sans conteste le souverain le plus prestigieux, brillant et énergique de toute la dynastie moghole. Bien que guerrier redoutable, il fut toute sa vie assoiffé de connaissances, se passionnant pour les sciences religieuses et les arts. Il élèvera Abd al-Samad, ou sans doute l'avait-il déjà été par son père, au rang de tuteur personnel en dessin et peinture, et lui décernera le titre honorifique de Shirin Qalam ou Calame délicat, en raison de sa palette de couleurs tout en nuances. Il lui confiera, ainsi qu'à Mir Sayyid Ali, la direction des ateliers royaux avec pour mission la réalisation d'un livre monumental relatant les exploits héroïques et légendaires de Hamza, l'oncle du Prophète. La composition de cet ouvrage s'étalera sur une quinzaine d'année. Il comprendra quelque quatorze volumes, chacun illustré par au moins une centaine de peintures, toutes d'un format exceptionnel (environ 75 X 60 cm) et exécutées sur des morceaux de tissus collés sur du papier cartonné portant au dos le récit des scènes s'y rapportant. Pour mener à bien l'exécution de ce Hamza Nama, les deux directeurs vont recruter des peintres et artisans à travers toute l'Inde. L'apport de ces artistes régionaux, appuyé sur le substrat persan et combiné avec les influences européennes emmenées par les portugais, conduiront à la naissance d'un art pictural typiquement moghol avec une identité visuelle reconnaissable au premier coup d'oeil. Mir Sayyid Ali démissionnera de son poste pour partir en pèlerinage laissant Abd al-Samad seul à la tête du projet. Le peintre s'acquittera de sa mission avec un professionnalisme remarquable qui démontrera ses capacités d'organisateur et de gestionnaire. A l'issue de sa mission, Akbar le nommera à la tête de l'administration de la Monnaie puis plus tard lui confiera le gouvernement de la ville de Multan. En dépit de ces nominations administratives, Abd al-Samad continuera toute sa vie à exercer son art de peintre. Même à l'âge canonique de quatre-vingt-cinq ans, il sera encore en mesure de donner une leçon de peinture et de vie émouvantes à son fils en réalisant  pour son anniversaire une miniature reprenant une œuvre célèbre de Behzad. Il collaborera activement à la composition d'un autre manuscrit d'envergure consignant la vie et le règne du souverain, l’Akbar Nama. L'artiste s'éteindra durant les dernières années du XVIe siècle, quasiment centenaire.
Abd al-Samad a joué un rôle fondamental dans l'émergence,  la construction et la définition d’un art du livre qui soit le reflet de cet esprit tolérant, syncrétiste, ouvert que les Moghols au cours de leur règne manifestèrent envers toutes les communautés confessionnelles au sein de l'empire.  On lui doit également la formation, au sein de l'atelier royal, d’un certain nombre d'artistes, tel Basawan, qui porteront l'art de la miniature à son sommet en Inde.

mardi 8 janvier 2013

Basawan : miniaturiste moghol

Un religieux (mollah) admoneste un soufi, Basawan, XVIe siècle, Lahore. Miniature extraite du Beharestan de Djami. C'est une architecture en grès rouge et en marbre, typiquement moghole, qui sert de cadre à cette scène où l'on voit un religieux sermonner un derviche qui tirait fierté de sa robe élimée. Le mollah lui lance : "Prendrais-tu cet habit pour un dieu ?" L'image révèle la maîtrise de Basawan dans la construction d'un champ en profondeur par la perspective ainsi que la finesse de sa palette dans le rendu des matières et des nuances. La peinture illustre cette synthèse réalisée dans les ateliers d'Akbar entre les influences persane, indienne et européenne pour créer une identité artistique spécifiquement moghole.


"Basâwan fut un artiste très apprécié de son temps. Abu'l Fazl [1] dit que « Basâwan ne fut pas égalé dans le monde ». Nous ignorons tout de la vie du peintre, sa date de naissance est inconnue. Le document le plus ancien que nous possédons est une illustration d'un manuscrit du Darab-nâma (vers 1580) « Tamarusia et Shapur atteignent l'île de Nigar » [voir ci-dessous]. Cette peinture permet de penser que l'artiste fut formé dans les ateliers royaux. Abu'l Fazl attribue à juste titre à l'artiste l'illustration de l'Akbar-nâma du Victoria and Albert Museum. Ce manuscrit doit être terminé vers 1600. Selon Welch, la grande production de Basâwan doit se placer entre 1580 et 1590 ; 1600 devant marquer la fin de son activité. On ignore la date de sa mort. Il eut pour fils Manohar, célèbre peintre du règne de Jahangir. Il est très difficile d'étudier un peintre indien, puisque fréquemment une peinture était l'œuvre de plusieurs artistes. Heureusement il y eut une catégorie de manuscrits moghols, sorte de série de luxe, illustrée par des maîtres dans laquelle chaque miniature était le travail d'un seul homme. Welch, après une analyse très serrée et très judicieuse de nombreuses miniatures du maître pense comme Abu'l Fazl qu'aucun artiste de l'atelier ne peut lui être comparé. Basâwan diffère des autres artistes en ce sens « qu'il explore l'espace ». Il conçoit ses esquisses en profondeur. Il joue très habilement des diagonales pour vous entraîner à errer dans la composition. Cependant il n'hésite pas dans certains cas à abandonner la troisième dimension pour obtenir un effet plus dramatique. Il suggère la rondeur des formes, il rend le sens du volume. « Vides et solides baignent dans une atmosphère frémissante de lumière et d'ombre qui crée une unité harmonieuse et animée. » Abu'l Fazl insiste sur la palette de Basâwan qui tranche sur la production contemporaine par sa grande intensité et sa richesse ; de plus l'artiste sait jouer des couleurs pour concentrer l'attention sur la scène principale et varie sa touche suivant les sujets traités. D'autre part, Basâwan peint une humanité très variée ; certaines scènes sont pleines de réalisme. Nous terminerons sur cette remarque d'Abu'l Fazl concernant la peinture de Basâwan : « même les objets inanimés semblent avoir de la vie. » 

[1] Écrivain et historien à la cour d'Akbar

Source : Andrée Busson : "Les peintures de Basawan par Stuart Cary Welch", in Revue Persée

Tamarusia et Shapur atteignent l'île de Nigar, Basawan, fin XVIe siècle, Lahore

lundi 31 décembre 2012

Behzad : Fugit Irreparabile Tempus

Combat de dromadaires, Behzad, début XVIe siècle, Tabriz

Cette miniature de Behzad montrant un combat de dromadaires nous propose, aussi surprenant que cela paraisse, une réflexion sur le temps qui passe et qui s'écoule inexorablement. Les deux dromadaires affrontés, aux cous emmêlés étroitement, situés au centre de la composition, symbolisent par leur couleur, l'un noir, l'autre blanc, l'alternance du jour et de la nuit. Imagerie que l'on pense inspirée de versets coraniques tel celui-ci : "N'as-tu pas vu que Dieu fait pénétrer la nuit dans le jour et qu'il fait pénétrer le jour dans la nuit." (Coran, XXXI, 29). Dans d'autres miniatures le temps se trouve également représenté par des animaux, tel le rat, mais toujours de couleurs opposées afin de signifier la course indissociable du jour et de la nuit.
S'il est besoin d'une preuve supplémentaire pour les sceptiques à l'allusion au temps dans cette miniature, il suffit de regarder cette scène burlesque sur le coin supérieur gauche d'un vénérable vieillard tenant dans ses mains, de manière tout à fait incongrue, une quenouille dont il a quasiment fini de la dévider de son fil. Est-ce que l'allégorie au temps ne devient pas plus évidente à présent ? Le fuseau représente la rotation de la terre et le fil, l'écoulement inexorable du temps. Un chamelier, placé à côté de chaque animal, tente vainement de faire plier les genoux de sa bête pour la faire s'asseoir. Peine perdue. Comme s'il était possible d'arrêter ou d'immobiliser, ne serait-ce qu'un instant, Chronos et ses cavales effrénées blanche et noire.
Behzad aurait réalisé cette miniature quasiment à la fin de sa vie, à soixante-dix ans, comme le nous renseigne la calligraphie dans la cartouche. Sa vue avait considérablement décliné, sans doute usée par les heures incalculables passées tout au long de sa vie sur les miniatures à peaufiner les innombrables détails d'une minutie extrême. Il est même plus que probable qu'il n'ait fait que superviser la réalisation de cette miniature au sein de l'atelier royal dont il avait été nommé Maître d'oeuvre. On se demande s'il ne se serait pas représenté dans le brave vieillard armé d'une quenouille comme un clin d'oeil émouvant à sa propre situation d'homme qui se sait arrivé quasiment au terme de son voyage sur terre ? Très probablement. On connaît Behzad coutumier d'un regard toujours empreint de tendresse envers les humains embarqués à bord du navire de la vie et voguant sur des flots incertains et capricieux.


Combat de dromadaires, Abdus-Samad, fin XVIe siècle, Inde

Faisons un petit bond dans l'espace et le temps pour nous retrouver quelques générations plus tard à la cour des grands moghols (déformation de mongols) de l'Inde. La miniature ci-dessus a été réalisée par un grand miniaturiste du nom d'Abdus-Samad qui a, un beau jour, quitté sa Perse natale pour mettre son talent au service des souverains de l'Inde. Comme vous pouvez le constater, il a repris la miniature du grand Maître Behzad. Mais sa peinture nous touche particulièrement pour la dédicace en persan versifié qu'il a insérée dans les cartouches supérieures de son oeuvre et qu'il adresse affectueusement à son fils. En la lisant, on apprend avec émotion que l'artiste est dans sa quatre-vingt-cinquième année, qu'il vient d'exécuter cette miniature uniquement de mémoire, d'après un original de Behzad qu'il a vu il y a très longtemps. Il l'offre en cadeau à son fils afin que celui-ci prenne enseignement sur ce qu'il est encore possible de réaliser à un âge aussi avancé !
Quelle belle leçon de vie pour tous que celle adressée par le Maître Abdus-Samad à son fils, à travers une oeuvre d'art réalisée avec amour et une dédicace touchante. 
Puisse cette miniature nous accompagner, nous éclairer et nous guider tout au long de la nouvelle année qui approche à grands pas.