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lundi 12 novembre 2012

Behzad : Le palais des tentations

Joseph échappe aux entreprises de Zulayka, début XVIe s.

Les héros

Mon Dieu, que faire ?
Monter ou descendre ? Partir à droite ou à gauche ? Continuer tout droit ou revenir sur ses pas ? Quel chemin prendre ? Par où s'enfuir ? Ce palais est un labyrinthe d'escaliers, de corridors, de paliers, de portes closes… Mais d'ailleurs, pourquoi chercher à s'échapper ? Il n'y a personne dans les alentours et la belle ne demande qu'à se livrer aux ébats amoureux. Pourquoi ne pas en tirer parti ? Elle ne manque pas de charmes, qui plus est : visage de Bouddha, rond comme la lune, yeux bridés à faire chavirer les coeurs, taille de cyprès, souple comme une liane...[1]
La scène illustre le récit coranique où Joseph essaie d'échapper à Zulayka, l'épouse de son hôte égyptien. Celle-ci, après l'avoir entraîné en un lieu retiré du palais et pris soin de bien refermer les portes derrière eux, avait entrepris de le faire succomber aux plaisirs d’Eros en lui dévoilant ses appas [2].

L'artiste

La miniature est l'oeuvre d'un peintre de génie, sans doute le plus grand, en tout cas considéré comme tel en Perse, Kamal od-Din Behzad (m. vers 1536). Sa vie reste pour nous une énigme tant les informations dont nous disposons sur l’homme sont rares. On sait seulement qu’il devint orphelin très jeune et fut formé aux arts par le calligraphe et peintre Mirak. Lorsqu’il émerge enfin de sa nuit biographique, il est âgé de trente-cinq, et ses peintures portent la marque d’un homme dans la pleine maturité de son talent. Behzad exerça son art essentiellement dans les ateliers des princes Timourides à Hérat. Puis après une période obscure qui suivit la défaite militaire de ses mécènes, il se rendit à Tabriz à la cour du souverain séfévide Shah Tahmasp. L'artiste, que sa réputation avait précédé, y fut nommé à la tête des ateliers royaux. Il chapeauta la réalisation de quelques uns des plus prestigieux manuscrits du Shah Name connus à ce jour. L’artiste acquit un prestige immense, devint une légende de son vivant même et mourut, dit-on, aveugle, les yeux usés sur les miniatures.
La peinture ci-dessus nous révèle l’étendue de la maestria de Behzad dans toute sa diversité : maîtrise dans les élaborations architecturales, talent de décorateur, raffinement et harmonie dans le traitement des couleurs, fluidité dans les mouvements des personnages. Le peintre est au sommet de son art. Sensible et inspiré, il créé, élabore, innove un langage pictural audacieux, libéré de la pesanteur des conventions et des codes établis. Le texte est réduit à la portion congrue, repoussé vers les bords : pour la première fois, le peintre supplante le calligraphe. La peinture s’émancipe du texte, devient une œuvre d’art à part entière. Elle s’impose, s’étale, prend ses aises sur tout l'espace disponible en y déployant son festival de couleurs pour le plus grand bonheur des yeux. Le réalisme fait également son entrée sur la scène, certes discrète, mais les visages possèdent avec le maître de Tabriz des particularités propres aux différents personnages, révélatrices de leur caractère ou de leurs états d’âme.

L'ornement

Quel merveilleux palais que celui édifié par Behzad avec ses murs ornementés (zukhruf) de faïences polychromes qui créent un décor somptueux mariant avec bonheur les arabesques aux entrelacs géométriques en une poésie de couleurs éclatantes et pures. On aimerait se perdre dans ses couloirs, s’attarder sur ses paliers, explorer ses portes dérobées, emprunter ses escaliers dans un sens puis dans l’autre. Le palais est le personnage principal de l'oeuvre. Il domine la composition, sa façade recouvre entièrement la page. Ce n'est que dans un second temps que notre regard se pose sur les deux personnages situés à l'écart, en haut à droite, et que l'on découvre la scène qui s'y déroule.
Pourtant, quelque chose cloche dans ce palais. La superbe façade ne présente aucune ouverture vers l’extérieur ou vers l’intérieur. Toutes les portes sont closes. Les persiennes aux fenêtres sont soigneusement baissées sur on ne sait quels mystères. On ne voit pas âme qui vive ni n'observe t-on la moindre trace d'une activité humaine aussi triviale soit-elle. Il y a fort à parier que si l’on tente sa chance sur une porte, on la trouvera immanquablement condamnée. Tout est désert, silencieux, mort.

Ascèse

Le palais de Behzad n’est qu’un leurre, une supercherie architecturale. Sous ses belles apparences, c’est en réalité une prison ou plus exactement un labyrinthe de couloirs sans issue. Le malheureux qui, étourdi par le faste des revêtements muraux, s’y aventurera sera irrémédiablement englouti dans un piège qui se refermera sur lui. Il y errera sans fin comme une âme en peine avec pour seul compagnon la beauté silencieuse et hautaine des ornements.
Le palais de Behzad est une métaphore artistique, une parabole esthétique des voies de la tentation. Par leurs attraits séducteurs, elles entraînent l'homme dans les sinuosités d'une quête chimérique des plaisirs sensuels d'où il lui devient en fin de compte aussi difficile d'en sortir qu'à un chameau de passer par le chas d'une aiguille.
L'influence du soufisme sur Behzad est indéniable dans cette oeuvre comme elle l'est d'une manière générale sur tout l'art de la miniature persane. La dynastie des Séfévides, durant laquelle la miniature atteignit son apogée, formait à l'origine une confrérie soufie fondée par le shaykh Safi al-Din. Grâce à un prosélytisme actif porté par un programme de réformisme social et politique, elle réussit à s'emparer du pouvoir en Iran avec l'intronisation de Shah Ismael à Tabriz en 1501.
Le soufisme, dès ses origines, probablement sous l'influence du monachisme des Pères du désert, s'est situé dans une démarche spirituelle exaltant le renoncement au monde et l'ascèse. Il s'agit par ces deux voies de libérer l'âme de ses entraves matérielles pour accéder lors d'un ravissement extatique à l'union divine. Le terme soufi, lui-même, dérive de sûf, ce vêtement en laine écrue que les mystiques portaient, y compris par les chaleurs accablantes, à même le corps comme un exercice de mortification en vue de parvenir à dominer les pulsions libidineuses de la chair. Aussi, ils n'eurent de cesse de mettre en garde les croyants contre les appâts de ce monde et du corps qui parés de leurs plus beaux atours ensorcellent les hommes pour en faire les esclaves des jouissances éphémères procurées par les sens. Le voluptueux asservi par les plaisirs sensuels, incapable de leur résister, erre sans répit dans les méandres de la tentation, mené telle une bête de somme par l'aiguillon des convoitises charnelles. Mansur al-Hallaj, le grand mystique persan, crucifié en 909 à Bagdad pour avoir clamé sur les marchés et les places publiques, Ana l-Haqq (« Je suis la Vérité »), avait recommandé à son fils peu avant de monter sur le gibet : « Dompte ton âme sinon c’est elle qui te domptera. »

Grâce

Le Prophète avait qualifié le combat contre les passions concupiscentes de l'ego de jihad akbar, termes que l'on traduit généralement par grande guerre sainte mais qui signifient avant tout "effort", "s'efforcer de".
Les versets coraniques nous confient que Joseph, en dépit de son statut élevé de prophète, faillit succomber aux avances de Zulayka. Fort opportunément, la grâce de Dieu vint à sa rescousse pour le tirer du guêpier et déjouer la ruse de la maîtresse de maison. Il faut croire que s'il incombe à l’homme le devoir moral de  lutter de toutes ses forces contre les séductions de ce monde, en revanche, l’issue du combat spirituel ne dépend que de Dieu. Lui seul est en mesure de contenir les tentations, de les repousser, de les vaincre et de délivrer le malheureux pris dans leurs ruses. Le Coran rappelle à moult reprises qu'« il n’y a de force et de puissance que par Dieu. », qu'en toutes circonstances, c'est toujours Dieu qui est le vainqueur.
Seule la grâce incommensurable de Dieu provenant de Sa miséricorde compatissante, permet au croyant de se libérer de la "tyrannie des plaisirs" (Platon), et de s'élever au-dessus de la fange de ce monde pour atteindre les rivages resplendissants et sereins de l'autre.

Epilogue

...Nous aurions établi,
pour les maisons de ceux qui ne croient pas
au Miséricordieux,
des terrasses d'argent
avec des escaliers pour y accéder.

Nous aurions placé, dans leurs maisons,
des portes,
des lits de repos sur lesquels ils s'accouderaient
et maint ornement.

Mais tout cela n'est que jouissance éphémère
de la vie de ce monde.
La vie dernière, auprès de ton Seigneur,
appartient à ceux qui le craignent.[3]

Sourate 43 : L'ornement, versets 33-35

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[1] Les canons de la beauté requéraient que la femme soit représentée avec des traits chinois ou mongols, probablement à cause des influences artistiques venues de la Chine mais aussi du goût des commanditaires qui étaient des turco-mongols.
[2] Le récit de Joseph et Zulayka (sourate XII) est l'un des plus beaux du Coran. Le Livre saint, après quelques tièdes réprimandes à Zulayka, la défend et l'excuse même d'avoir tenté Joseph. Elle ne pouvait qu'être éprise de ce prophète à la beauté angélique. Les mystiques commentèrent largement ces versets elliptiques et virent dans les deux protagonistes les symboles mystiques de l'amant et de l'aimé.
[3] On ne peut s'empêcher de penser que Behzad ait été directement inspiré par ces versets tant la miniature semble être une illustration de ceux-ci.

jeudi 8 novembre 2012

Zahir : Verse ce vin...


Homme remplissant une coupe, Ispahan, XVIIe siècle, Smithsonian Institution

"Verse ce vin aux reflets de tulipe et de rubis ;
     de la gorge du flacon fais couler ce sang limpide.
Hormis la coupe de vin tu auras peine en ce monde
     à rencontrer un ami dont le coeur soit aussi pur."
Zahir (m. en 1201)

Source, Anthologie de la poésie persane, Z. Safa, Gallimard

Nezâmi : Shirin met fin à ses jours



Shirin à la tombe de Khosrow, manuscrit début XVIe siècle, BnF

Après l'assassinat de son époux, le roi Khosrow, Shirin met fin à ses jours lors de ses obséques.

"Lorsque dans le tombeau l'on posa le cercueil [de Khosrow], tous les grands se tenaient debout, et face à face. Chîrîn se prépara en présence du prêtre, entra dans le tombeau pour les derniers apprêts ; fermant la porte sur les personnes présentes, puis prenant un poignard, elle vint au cercueil ; elle enleva du coeur du roi le pansement et baisa cette plaie béante sur son flanc ; de la même façon qu'elle le vit blessé, et à ce même endroit, elle se poignarda ; elle inonda de son sang chaud ce lit funèbre, sur le corps de Khosrow ravivant la blessure ; alors elle prit dans ses bras le corps du roi, mit sa lèvre à sa lèvre, épaule sur épaule, et de toute sa force elle poussa un cri tel que le peuple fut informé par ce cri qu'elle s'était unie de corps et d'âme au roi, qu'elle sauvait son corps de leur séparation et qu'elle soustrayait son âme à tout litige."

Source : Chosroès et Chîrîn, Nezâmi, trad. H. Massé, Maisonneuve & Larose

Nezâmi : Assassinat de Khosrow


Assassinat de Khusrow par son fils Shiruyé, Ispahan, XVIIe siècle

Après bien des péripéties, les amants Khosrow et Shirin sont enfin réunis. Mais le bonheur sera hélas de courte durée. Chirouyé, fils de Khosrow, né de son premier mariage, s'éprend de la belle Arménienne et décide de tuer son père afin de pouvoir la lui ravir. Voici l'extrait du roman nous relatant cet épisode tragique. Le roi frappé au coeur à mort, son sang inondant la couche conjugale, s'éteint sans bruit afin de ne pas troubler le sommeil de sa tendre épouse.


"Nuit sombre, enlevant à la lune sa clarté, et fourvoyant le ciel, comme ferait un ogre ; le monde était, avec ses milliers de bras, impuissant ; et le ciel, aveuglé par la nuit, alors qu'il a des yeux par centaine de mille. [...]
Elle tenait propos excitant la tendresse, au murmure desquels on s'endort doucement. A chaque mot, sa bouche était emplie de miel ; elle tendait l'oreille aux réponses du roi ; lorsqu'il répondit moins et s'endormit enfin, Chîrîn fut envahie aussi par le sommeil ; ces deux charmants époux s'étaient donc endormis ; mais du ciel éveillé l'oeil devint éhonté. Le monde voulait dire : "Un crime horrible est proche " ; mais la noirceur du ciel avait cloué ses lèvres. Un homme qui avait figure de démon, qui en son naturel n'avait nulle tendresse, entra par la fenêtre ; il semblait un boucher furieux, sanguinaire ; ou semblable au soldat lanceur de feu grégeois, il paraissait jeter du feu de ses moustaches. En voleur, il sauta sur les objets précieux ; ensuite il s'élança vers la couche du roi. Le glaive au poing, il vint au chevet de Parvîz [Khosrow] ; il déchira son coeur, éteignit la lumière ; la pointe de son glaive avait frappé si fort que le sang jaillit comme un éclair d'un nuage ; puis ayant séparé la lune du soleil, il s'élança par la fenêtre comme un aigle. Le roi, ayant été frappé en plein sommeil, ouvrit l'oeil et il vit qu'on l'avait mis à mort. Un déluge de sang s'épandait sur sa couche ; et son coeur faiblissait tant il mourait de soif. Il se dit : "Chîrîn dort, paisible, mais je vais l'éveiller car je veux quelque liquide à boire". Mais ensuite il se dit : "Cette tendre compagne n'a point pu fermer l'oeil durant nombre de nuit ; elle verra sur moi détresse et injustice, et ne dormira plus, criant et se plaignant ; ce qui vaut mieux est donc que je ne souffle mot et que je meure alors qu'elle est en plein sommeil". Ainsi donc le loyal époux, dans l'amertume, rendit l'âme - et cela sans éveiller Chîrîn. [...]
Du corps du roi le sang coula comme eau, si fort que de son doux sommeil sortit l'oeil de Chîrîn. Les autres nuits, alors que le bonheur l'aidait, les sons de la flûte et du clairon l'éveillaient. Voyez comme le ciel la glaça cette fois qu'elle fut réveillée par le sang chaud du roi !"

Source : Chosroès et Chîrîn, Nezâmi, trad. H. Massé, Maisonneuve & Larose

lundi 5 novembre 2012

William Dalrymple, Le Moghol Blanc, aux éditions Noir sur Blanc

4e de couverture :

James Achilles Kirkpatrick débarque sur la côte orientale de l'Inde en 1779, habité par une dévorante ambition d'officier dans l'armée de Madras de la Compagnie anglaise des Indes orientales ; il est fort désireux de se faire un grand nom dans la conquête et l'assujettissement du sous-continent indien. Mais, ironie de l'Histoire, le destin en décide autrement, et c'est lui qui est conquis, non par une armée, mais par une princesse indienne et musulmane. En effet, Kirkpatrick vient d'être nommé, à l'âge de 34 ans, pendant l'insupportable été caniculaire de 1797, Lord Résident britannique de la Compagnie anglaise des Indes orientales à la cour du nizam d'Hyderabad, où il aperçoit Khair un-Nissa, "La Plus Admirable d'Entre Toutes", une sublime beauté âgée de seulement 14 ans, petite-nièce du premier ministre du nizam et descendante du Prophète. Tombé fou amoureux de Khair, au point d'en oublier toute ambition, il relève de nombreux défis afin de l'épouser. Khair, déjà fiancée à un noble d'Hyderabad, vit enfermée derrière le purdah, ce lourd rideau qui soustrait les femmes résidant dans le zenana, le harem, au regard des hommes. Kirkpatrick se convertit à l'islam et épouse enfin la bégum Khair un-Nissa en 1800. Selon certaines sources indiennes, il devint même agent double au service d'Hyderabad contre les intérêts de la couronne. Il n'existe personne d'autre que William Dalrymple pour transformer l'histoire vraie d'un grand amour entre un diplomate anglais et une princesse indienne en une envoûtante et brûlante saga mêlant passion, séduction et trahison sur fond d'intrigues de harem et d'espionnage. Le Moghol Blanc déroule, en une grandiose fresque épicée, l'histoire colorée et souvent turbulente de l'Inde au XVIIIe siècle.

Avis personnel :

Avec Le Moghol Blanc, nous sommes transportés dans l’Inde moghole de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Les britanniques commencent à étendre doucement mais sûrement leur emprise sur tout le pays. L’hégémonie moghole réalisée quelques décennies plus tôt par Aurangzeb est sérieusement entamée par l’émergence dans les provinces de l'Empire de sultanats locaux qui se constituent des fiefs aussi étendus que la France. Ces principautés sont à l’apogée de leurs puissances militaire et financière. Leur cour brille par l’élégance et l’extrême raffinement d'une vie culturelle, artistique et intellectuelle intenses. On s’arrache à prix d’or les poètes. Les courtisanes rivalisent entre elles de trésors d’ingéniosité pour distraire et émerveiller par leurs talents artistiques ou leurs charmes l'assistance des notables. La langue ourdoue, en plein essor, commence à supplanter le Persan et devient le moyen d’expression privilégié des poètes qui composent des ghazals (poèmes lyriques) et se livrent à des joutes poétiques lors des soirées de mushaïras (poèsie) organisées dans les havélis (villas luxueuses) et les palais. Parmi les européens qui s’aventurent dans ces sultanats, nombreux sont ceux qui tombant sous le charme de cette vie de cour fastueuse, adoptent alors le mode de vie de leurs princes, s'habillent selon la mode moghole, épousent des bibis indiennes, se constituent des harem et pour certains se convertissent même à l'Islam. Les indiens désignaient ces européens de moghols blancs.
Le livre nous dépeint une époque où la religion du Prophète Muhammad fascinait les occidentaux, elle était copiée et enviée, admirée et respectée. Avec l’emprise croissante de la puissance britannique sur l’Inde et le rapport des forces s’inversant au fil du temps, les Anglais adoptèreront une attitude de plus en plus distante, méprisante voire arrogante envers leurs sujets indiens. Cette attitude conduira à la révolte des Cipayes en 1857, la plus grande mutinerie que la Couronne britannique ait jamais eue à faire face dans ses colonies. Cette guerre sera la première d'une longue série dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde. La terrible répression que vont mener les Anglais aboutira à l'extinction de la prestigieuse dynastie des moghols avec la déposition de son dernier souverain en 1857, le très affable Bahadur Shah Zafar.
Mais le Moghol Blanc est avant tout une histoire d'amour entre un major de l'armée britannique, James Kirkpatrick, et la belle Khair-un-Nissa, fille d'un notable musulman. William Dalrymple, tout au long des quelques cinq cents pages, parvient à nous tenir en haleine avec leur idylle en distillant avec brio les multiples rebondissements. Pour la reconstituer, il s'est essentiellement appuyé sur une abondante relation épistolaire laissée par les différents acteurs de l'histoire.
Le livre est un monument d’érudition, pourtant à aucun moment il ne sombre dans l’académisme grâce au talent de vulgarisateur de l’auteur. Le Moghol Blanc enchantera tous les dilettantes tant il regorge de digressions sur la vie culturelle, urbaine, et sociale à l'époque moghole.  Le lecteur y découvrira une époque où l'Islam était synonyme de culture, de raffinement, d'art de vivre, d'élégance et de beauté.

dimanche 4 novembre 2012

Ibn al-Bawwab : poème sur la calligraphie


Coran copié en écriture naskhi par Ibn al-Bawwâb, fin Xe-début XIe siècle

Ibn Bawwâb (m. 1022) est l'un des plus grands calligraphes de l'Islam. Il perfectionna le sytème de l'écriture proportionnée (al-khatt al-mansûb) élaboré par Ibn Muqla en conférant à son aspect technique, une dimension esthétique. Voici un poème célèbre où l'artiste nous produigue ses conseils sur l'art de la calligraphie :

"Toi qui veux exceller dans la calligraphie,
à ton Seigneur et Maître il faut que tu te fies.
Tu devras préparer un roseau droit et fort,
choisir, pour le tailler, le plus fin de ses bords.
Qu'il ne soit ni trop long ni trop court, que sa fente
passe par son milieu et soit équidistante
des deux côtés. Tailler le bec est un secret,
dont tout ce que je peux te dire, c'est qu'il est
tout dans la forme : ni en biais, ni ronde.
Pour l'encre, il te faut une écritoire profonde,
où vinaigre, verjus, camphre, suie, orpiment,
mêlés à l'ocre rouge, ont produit un ferment.
Passe un papier coupé, lisse et blanc, à la presse,
pour qu'il ne soit souillé ni froissé. Lors, sans presse
et patiemment, essaie une planchette en bois
et traces-y des caractères maladroits.
La tâche te sera de plus en plus facile
et ton roseau de plus en plus docile.
Dieu soit loué, pour le registre des actions
que tu pourras montrer, à la Résurrection !"

Source : Sophie Tazi-Sadeq, Le bruissement du Calame, Editions Alternatives

samedi 3 novembre 2012

J. P. Gangooly : le peintre de la rivière Padma

Berges de la rivière Padma


Montagnes enneigées. Rivières langoureuses. Marécages inondés. Ciels enflammés se reflétant sur les flots. Barques immobiles sur des eaux paisibles. Paysans et animaux vaquant à leurs travaux agricoles ou s'éloignant sous un ciel crépusculaire. Tels sont les paysages que vous pouvez admirer dans les tableaux peints par Jamini Prakash Gangooly (1876-1953).
Neveu de Rabindranath Tagore, Gangooly bénéficia dans la demeure de son oncle d'une formation aux techniques artistiques occidentales sous la direction du peintre anglais Charles G. Palmer. Toute sa vie, l'artiste demeurera fidèle à cet enseignement classique qui s'inscrivait dans la tradition romantique d'un C. D. Friedrich ou d'un W. Turner tout autant que dans l'école naturaliste de Barbizon. Il fera des incursions vers des thèmes mythologiques ou folkloriques mais c'est essentiellement en tant que paysagiste qu'il sera reconnu par ses pairs. Son outil de prédilection fut la peinture à l'huile dont il est considéré comme le maître par excellence tant sa maîtrise de la palette fut stupéfiante dans le rendu des variations de la lumière, des tons, des couleurs. Tels Monet avec la cathédrale de Reims ou Turner avec la Tamise, Gangooly s'est inlassablement attaché à peindre les contreforts de l'Himalaya, et plus particulièrement le cours d'eau de la rivière Padma, à différents moments de la journée et sous des conditions atmosphériques différentes. Il est également surnommé en Inde, le "peintre de la Padma". Coincé entre les peintres néo-classiques d'un côté et ceux avant-gardistes de l'autre qui par leur démarche artistique cherchaient à élaborer un art qui fut spécifiquement indien, Gangooly avec son clacissisme passera relativement inaperçu même s'il se vit décerner plusieurs prix importants au cours de sa carrière et fut nommé à des postes de direction dans des écoles d'art renommées. Le fait qu'il fut sans doute d'un naturel discret et calme, besognant sans relâche pour perfectionner sa technique, sans innover ou faire preuve d'audace dans son art, n'a sans doute pas contribué à orienter les feux des projecteurs sur lui. On imagine volontiers l'homme serein, paisible et contemplatif à l'image de ces paysages qu'il aima tant représenter toute sa vie sur ses toiles.



Contreforts de l'Himalaya

Plage de Visakhapatnam




Paysan musulman en pirère

dimanche 28 octobre 2012

Kamal ol-Molk : les miroirs aux alouettes

La Galerie des Miroirs


Regardez bien ce tableau. Oui, regardez-le bien.
Je crois qu'on a rarement réussi à évoquer avec plus de force la solitude du pouvoir ou tout simplement la solitude d'un homme que dans ce tableau du grand peintre iranien Mohammad Ghaffari, de son nom d'artiste Kamal ol-Molk (m. en 1941).
On distingue vaguement au loin la figure du souverain d'Iran, Nasseredine Shah, minuscule, perdue au milieu de cette immense Galerie des Miroirs, totalement déserte, de son palais du Golestan (la Roseraie). L'artiste nous décrit avec une minutie et une maîtrise technique confondante, les dorures, les tapis précieux, les rideaux en mousseline, les lustres gigantesques, l'alignement des fauteuils vides et surtout ces innombrables miroirs dont les murs et les plafonds sont tapissés et qui amplifient le luxe - on serait tenté de dire le clinquant - de ce décor somptueux en le réfléchissant et en le multipliant à l'infini. Une merveilleurse lumière aux teintes dorée et rose baigne l'atmosphère. Même le soleil, entrant à grands flots par les immenses fenêtres, semble s'est mis de la partie pour conférer à cette Galerie des Miroirs un éclat encore plus somptueux.
Pourtant, le Shah, semble indifférent à tout ce faste. Il lui tourne même le dos. Assis dans un fauteuil, immobile,  perdu dans ses pensées, il regarde à l'extérieur par les baies vitrées. On aperçoit, entre les rideaux, la nature que l'on devine belle en ce beau jour ensoleillé et qui est réduite ici à sa portion congrue. A quoi pense le roi ? A quoi rêve t-il ? Depuis combien de temps est-il là ? Il semble plus triste que heureux, en tout cas profondément seul. Une mélancolie poignante se dégage de cette silhouette assise telle une ombre.

Pauvre Naseredine Shah ! Lui qui a fait bâtir cette Galerie des Miroirs à sa gloire pour épater le tout Téhéran et les ambassadeurs du monde entier. Lui qui, lors d'une visite à l'école d'art de Téhéran a tenu à rencontrer Mohamed Ghaffari, ce jeune prodige qui peint à la manière occidentale. Il a été tellement impressionné par le jeune artiste qu'il l'a invité à venir s'installer à sa cour, en a fait son peintre officiel et l'a même élevé à la dignité de chef des peintres de son palais. Le brave souverain ne devait certainement pas se douter que son protégé le représenterait ainsi telle une esquisse fantomatique à peine reconnaissable dans cette salle qu'il a faite édifier. Il devait sûrement s'attendre à être croqué le torse bombé, le regard conquérant, les pointes de sa moustache fièrement dressées avec en fond de toile sa Galerie des Miroirs étincelant de mille reflets miroitants. Comment a t-il perçu le tableau ? Quels commentaires en a t-il faits ? A t-il senti l'ironie, le regard acerbe du peintre derrière ses coups de pinceaux ?
L'artiste, bien que s'étant vu décerner par le souverain le titre pompeux de Kamal ol-Molk (la Perfection du Royaume) est un génie bien trop grand, libre et profond pour se laisser enfermer dans la flagornerie. Ce qu'il veut peindre avant tout, ce sont les remous de l'âme humaine, la vie secrète des coeurs, le sens derrière les apparences, les silences qui en disent long.
La force de ce tableau réside dans la possibilité que le peintre iranien a accordé à tout individu de s'identifier au sort du roi de Perse. Celui-ci, tournant le dos à son univers familier, à son apparat et à son opulence, laisse son regard se perdre dans le lointain, en dehors des murs de son palais, comme un homme qui aspire à la liberté, à l'évasion, à changer de vie, pour devenir peut-être un citoyen ordinaire ou un anachorète vivant sans souci du lendemain et tirant sa maigre pitance de la générosité des âmes charitables. Vu sous cet angle, le faste de la Galerie des Miroirs se révèle alors à nous dans toute sa signification véritable. La salle n'a de merveilleux que son apparence, sa surface. La réalité est que c'est une prison dorée dont les barreaux sont constitués de devoirs, de responsabilités, de mondanités, d'étiquette qui maintiennent le souverain sous bonne garde et lui rendent toute tentative d'évasion impossible.
Comme on est en terre perse, le soufisme et le derviche ne sont jamais bien loin. Kamal ol-Molk affirmait "qu'aucune grande oeuvre n'est possible sans grande pensée." Au vu de ce qui l'on vient de dire plus haut, on peut vraisemblablement interpréter ce tableau comme une illustration de ce leitmotiv inlassablement rappelé par les soufis qui voyaient dans la vie de ce monde avec son quotidien routinier et ses innombrables tentations, plus séduisantes les unes que les autres et aussi nombreuses que les gouttes dans l'océan ou que les images reflétées à l'infini dans des miroirs, des chimères qui retiennent l'âme humaine prisonnière dans un écheveau inextricable d'illusions où tout n'est que plaisirs trompeurs, vanité et poursuite de vent.
A travers la silhouette pathétique du Shah tournant le dos aux éclats scintillants des miroirs et à leurs images insaisissables pour porter son regard vers la campagne lumineuse, c'est l'émouvante condition d'une âme prise dans des rets, en proie à la mélancolie, et se languissant pour sa patrie spirituelle que le grand peintre persan nous donne à voir avec cette oeuvre. C'est par cette dimension ontologique que ce tableau se hisse au rang de chef-d'oeuvre de la peinture iranienne, pour ne pas dire mondiale.


Kamal ol-Molk

La Galerie des miroirs, Palais de Golestan, Téhéran


Galerie des Miroirs, Palais du Golestan, Téhéran

vendredi 26 octobre 2012

Kalam Patua : L'artiste d'un art oublié

Oeuvre de Kalam Patua


Kalam Patua. L'art de Kalighat. Vous connaissez ? Non ?
Eh bien, sachez que Kalam Patua est un artiste indien dont les oeuvres commencent à être exposées dans le monde entier, de Chicago à New Delhi en passant par Londres.
Kalam Patua a redonné vie à une expression artistique qui s'était éteinte depuis les années 1930, celle de Kalighat, du nom d'une petite ville du Bengale, située à quelques cent cinquante kilomètres de Kolkota (anciennement Calcuta). C'est dans ce petit village de paysans que cet art vit le jour au début du XIXe siècle. Un art traditionnel et populaire, exécuté par les villageois eux-mêmes, avec des couleurs vives et une iconographie naïve. Ce courant artistique a pris son envol grâce aux flots de pélerins qui affluaient pour prier Kali, la déesse noire de la mort, dont le village abritait un temple. Les villageois tirèrent parti de ce pèlerinage pour mettre à profit leur art ancestral de la peinture  en réalisant des images de dieux et de déesses à l'attention des pèlerins qui voulaient emporter un souvenir de leur passage au temple. L'art de Kalighat était essentiellment basé sur la spontanéité. Les villageois réalisaient leurs oeuvres en les dessinant à grands coups de traits rapides, souvent sous les yeux des visiteurs eux-mêmes, puis les coloriaient à l'aide de pigments végétaux. Le support qui recevait ces peintures était des rouleaux fabriqués à partir de papier chiffon appelé pat, d'où le nom de patua utilisé pour désigner cet art et ses artistes. Certains peintres patua officiaient également comme conteurs et menestrels itinérants. Ils parcouraient la région pour aller de village en village raconter, lors des veillées du soir autour du feu ou lors des fêtes traditionnelles, des contes et légendes ou des histoires de leur cru. Ils emportaient avec eux dans leurs déplacements des rouleaux peints qui leur servaient d'illustrations pour leurs récits.
Devant le succès grandissant des peintures patua auprès des pèlerins mais également des touristes anglais, les villageois de Kalighat élargirent le répertoire des thèmes iconographiques vers des sujets plus triviaux tels que la vie quotidienne au village, les travaux des champs, les figures animalières... Certains habitants du village qui s'étaient installés à Kolkota utilisèrent leur art pour décrire la ville avec son mode de vie en faisant parfois preuve d'une ironie mordante. Ainsi, ils ne manquèrent pas de croquer avec un regard acerbe ces bengalis occidentalisés singeant les colonisateurs afin de se donner plus d'importance. On pouvait désormais dire que l'art patua formait une école artistique à part entière tant sa production avait acquis une identité visuelle spécifique au niveau de la forme et du fond. L'arrivée de l'imprimerie lui offrit même la possibilité d'atteindre un public plus large en faisant des reproductions des peintures à grande échelle. Malheureusement, le revers de la médaille fut que cet art qui était essentiellement basé sur la spontanéité du trait de l'artiste, perdit de son authenticité pour devenir stéréotypé et figé. Une grande partie de la clientèle européenne le délaissa estimant qu'il ne possédait plus son charme originel. L'art de Kalighat déclina rapidement et entra dans une reproduction stérile et sans saveur des oeuvres du passé.
Kalam Patua, comme son nom l'indique, est né dans une famille de patua. Son père était paysan. C'est grâce à sa mère qui possédait un sens artistique aiguisé et à son oncle qui était artiste que le jeune Kalam fut initié très tôt à l'art. Ce n'est que lorsqu'il découvrit à l'âge adulte les peintures de Jamini Roy, le grand artiste dont l'oeuvre fut fortement influencée par l'école de Kalighat, que le déclic se fit en lui. Kalam Patua s'attela avec acharnement à parfaire son art en recopiant inlassablement les oeuvres du grand maître pour s'approprier les ficelles du métier. Travaillant comme préposé unique de la Poste dans un trou perdu, ce n'est que la nuit venue qu'il pouvait se consacrer à son violon d'Ingres. Tout en restant fidèle à l'esprit de Kalighat, il se forgea avec opiniâtreté un style personnel et introduisit de nouveaux thèmes dans le repertoire de base. Kalam se veut un artiste de son temps et il entend utiliser son art pour mettre en exergue les problèmes de la société contemporaine : surpopulation, consommation de masse, aliénation, déviances sexuelles... Mais, l'artiste n'utilise plus le même matériel, ni les mêmes supports que dans le passé. Aux pigments végétaux et aux papiers chiffons, il préfère un matériel moderne et de marque. Pour Kalam, il ne s'agit pas de recopier de manière servile les peintures d'antan ni de reprendre les mêmes techniques de travail mais plutôt de retrouver cet élan du coeur qui animait le pinceau de l'artiste patua lorqu'il créait une oeuvre.
Kalam Patua est aujourd'hui un artiste reconnu. Le Victoria and Albert Museum, qui possède la plus grande collection d'art patua au monde, a récemment fait l'acquisition de plusieurs travaux de l'artiste afin de lui rendre hommage pour avoir réussi le tour de force non seulement de ressusciter un patrimoine artistique moribond mais d'être également parvenu à créer, en prenant appui sur le passé, une oeuvre personnelle qui se fait l'écho des préoccupations de l'homme moderne.


Déesse Kali, peinture patua

Sneaking into the mirror, Kalam Patua

Tiger - Woman, Kalam Patua
Couple, Kalam Patua

Kalam Patua

jeudi 25 octobre 2012

Bamber Gascoigne : The Great Moghuls

Bamber Gascoigne, The Great Moghuls, Robinson Publishing

4e de couverture :

Bamber Gascoigne's classic book tells of the most fascinating period of Indian history, the sixteenth and seventeenth centuries, when the country was ruled by the extraordinarily talented dynasty of emperors known to European travellers as 'the Great Moghuls', for their almost limitless power and incomparable wealth. Here is a unique picture of the way of life of India's most flamboyant rulers - their sublime palaces, their passions, art, science and religion, and their sophisticated system of administration that stabilized the greater part of India and was later adopted by the British. Acclaimed by travellers and scholars alike, and beautifully illustrated in colour, this is a book for anyone with an interest in India's glorious past and achievements.

Avis personnel :

Bien que publié pour la première fois en 1971, "The Great Moghuls" de Bamber Gascoigne reste toujours une des références pricipales sur l'histoire de la dynastie moghole. Le livre couvre la période  allant de la conquête de l'Inde par Babur en 1526 à la mort d'Aurangzeb en 1707, soit le règne de ces souverains communément désignés comme les Grands Moghols. L'ouvrage est agréable à lire, il est ponctué d'anecdotes cocasses qui rendent sa lecture attrayante et contient de nombreuses illustrations qui viennent utilement compléter les descriptions architecturales ou artistiques. Au fil des pages, on s'attache à la personnalité complexe des souverains moghols. Loin d'être des brutes sanguinaires, ces descendants de Tamerlan étaient des amateurs d'art éclairés, doublés pour certains de poètes et d'écrivains talentueux. Ainsi, Babûr et  Jehanghir qui nous ont laissé des journaux de bord remarquables où ils nous font part non seulement de leurs expéditions militaires mais également de leurs observations tout en finesse de la faune et de la flore ainsi que de la psychologie humaine. Ils se livrent à nous sans fards, avec une honnêteté peu commune, en ne nous dissimulant rien de leurs faiblesses ni de leurs travers comme ce penchant immodéré pour l'alcool ou l'opium. Les Moghols furent de grands bâtisseurs, en particulier Shah Jahan, dont le Taj Mahal, mausolée édifié en l'honneur de sa bien-aimée épouse défunte, constitue l'un des joyaux de l'architecture islamique. Régnant sur un pays majoritairement hindou et composé d'une multitude de groupes confessionnels, les empeureurs moghols, à l'exception notable d'Auranzab, firent preuve d'une tolérance exceptionnelle envers toutes les communautés . Ils poussèrent leur ouverture d'esprit envers l'hindouisme jusqu'à adopter les us et coutumes des hindous, ce qui leur attira l'animosité des docteurs de la loi qui leur reprochèrent de favoriser ces derniers au détriment des musulmans, et même de dévier dangereusement de l'Islam. 
The Great Moghuls mérite véritablement d'être traduit en français. Je ne crois pas que l'on trouve dans la langue de Molière un livre aussi détaillé et surtout aussi vivant que celui de Bamber Gascoigne sur cette dynastie flamboyante qui a marqué l'histoire et les arts de l'Inde d'une manière indélébile.

La beauté des femmes indiennes

After the bath, S. G. Thakur Singh



Le général anglais Stuart, arrivé en Inde durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, faisait partie de ces Anglais que les indiens surnommaient "les Moghols blancs". Il éprouvait une telle passion pour l'Inde qu'il s'habillait et vivait à l'indienne. Il semblerait même qu'il se soit converti à l'hindouisme. Les indiens l'appelaient "Hindoo Stuart". Voici un extrait qui révèle sa fascination pour les beautés de l'Inde, en particulier ses femmes. 

"Bien que d'assez petite taille, la plupart des hindoues présentent une apparence fort voluptueuse - une opulence qui réjouit l'oeil ; une fermeté qui enchante les sens ; une grande souplesse et un teint très pur ; une retenue, une grâce et une modestie dans l'attitude auxquelles aucun homme ne résiste [...]. Le foin fraîchement coupé n'est pas plus parfumé que leur haleine [...]. J'ai vu sur les côtes indiennes des dames à la silhouette si exquise, aux membres si divinement formés, et au regard si expressif qu'elles n'ont rien à envier, il faut en convenir, aux plus belles femmes d'Europe. Pour ma part, je commence à trouver l'éclat radieux d'une peau cuivrée infinement préférable à la pâleur maladive de nos beautés européennes. [...]
A titre d'information pour les dames récemment arrivées dans ce pays, il faut peut-être préciser que la femme hindoue, aussi pudique qu'une rose en bouton, se baigne tout habillée [...] et sort donc de l'eau dans ses atours ruisselants. Si j'étais un despote, nos beautés britanniques auraient l'obligation de suivre cet exemple, tant je suis persuadé que cela contribuerait à ranimer définitevement la flamme de l'amour conjugal."

William Dalrymple, Le moghol blanc, Editions Noir sur Blanc, p. 85

mercredi 24 octobre 2012

John Keay : Le Grand Arc ou le Récit du calcul de la superficie de l'Inde


4e de couverture :

The Great Indian Arc of the Meridian, begun in 1800, was the longest measurement of the earth's surface ever to have been attempted. Its 1600 miles of inch perfect survey took nearly fifty years, cost more lives than most contemporary wars, and involved equations more complex than any in the pre-computer age. Hailed as 'one of the most stupendous works in the history of science', it was also one of the most perilous. Through hill and jungle, flood and fever, an intrepid band of surveyors carried the Arc from the southern tip of the Indian subcontinent up into the frozen wastes of the Himalayas. William Lambton, an endearing genius, had conceived the idea; George Everest, an impossible martinet, completed it. Both found the technical difficulties horrendous. With instruments weighing half a ton, their observations had often to be conducted from flimsy platforms ninety feet above the ground or from mountain peaks enveloped in blizzard. Malaria wiped out whole survey parties; tigers and scorpions also took their toll.
Yet the results were commensurate. The Great Arc made possible the mapping of the entire Indian subcontinent and the development of its roads, railways and telegraphs. India as we now know it was defined in the process. The Arc also resulted in the first accurate measurements of the Himalayas, an achievement which was acknowledged by the naming of the world's highest mountain in honour of Everest. More important still, by producing new values for the curvature of the earth's surface, the Arc significantly advanced our knowledge of the exact shape of our planet.

Avis personnel :
 
The Great Arc relate la mission menée au début du XIXe siècle par la Trigonometry Survey de Londres pour déterminer la superficie de l’Inde. Le sujet peut paraître surprenant mais l’auteur nous replace l’intérêt d’une telle opération et ses objectifs dans le cadre de l’époque en nous dévoilant ses enjeux politiques.
Le calcul de la superficie de l’Inde constitua un véritable travail de fourmi. Les géomètres commençaient par tracer un triangle sur une parcelle de terrain, puis à l'aide de fonctions trigonométriques, ils calculaient les angles, ce qui leur permettait ensuite de mesurer les longueurs du triangle. Les scientifiques progressaient ainsi sur le territoire indien en le couvrant d’un maillage de triangles successifs. Le travail de traçage des triangles, puis celui du calcul des distances à l’aide d’un matériel coûteux, sophistiqué, fragile et encombrant, trimbalé par monts et vaux, se révéla extrêmement long et pénible. L’ampleur de la tâche coûta financièrement à la Couronne britannique bien plus que les guerres de conquête pour le contrôle du pays. Les géomètres et leur équipe logistique, formant une cohorte d'une soixantaine de personnes (porteurs, cuisiniers, chasseurs...), eurent à faire face aux nombreux dangers et menaces du territoire indien : bêtes féroces, maladies, intempéries, inondations, chaleurs extrêmes. Les tribulations de nos savants nous sont narrées par l’auteur avec beaucoup d’humour, d’autant que les situations cocasses ne manquèrent pas. On s’attache aux personnages, on rit de leurs péripéties, on s’émeut devant l'opiniâtreté dont ils firent preuve pour mener à bien leur mission. On découvre une Inde au climat impitoyable qui fait tomber les européens comme des mouches.
Mais The Great Arc, c’est avant tout le récit du parcours de deux savants que tout oppose. L’un, William Lambton, modeste et effacé, doux envers ses subalternes, et tout entier dévoué à sa mission. L’autre, George Everest, orgueilleux et vaniteux, dur envers ses serviteurs, et pour qui la mission représentait essentiellement une opportunité pour briller dans le monde scientifique. Lambton mourra dans l’anonymat, dans un trou perdu de la campagne indienne. Everest obtiendra la reconnaissance de ses pairs et aura la chance de voir le plus haut sommet du monde baptisé d’après son nom. Mais, quoi qu'il en soit, après leur mort, les deux hommes sombreront invariablement dans l’oubli. Ceci au point que peu de gens aujourd’hui se souviennent d’eux et sont capables de dire d’où le mont Everest tire son nom.